Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Botticelli? Un tableau multiplie son estimation par mille à Zurich chez Schuler

Ce portrait d'homme avait disparu depuis 1924. La maison le présentait comme "à la manière de", pour 5000-7000 francs. Il a fini à 6 400 000.

Le haut du portrait, exécuté à la fin des années 1470.

Crédits: Schuler, Zurich 2019.

«Nous n'acceptons pas des propositions inférieures à l'estimation minimale.» La maison Schuler de Zurich tient à sa respectabilité. Elle ne jouit pas, en fait d'enchères, la réputation de sa consœur alémanique Koller. Mais tout de même. Ses ventes kilométriques entendent rester d'une bonne tenue.

Le 28 juin, avec le lot 3200, il y a cependant eu la surprise. Une bonne surprise, je précise. Le portrait d'homme, présenté comme «réalisé à la manière de Sandro Botticelli», se voyait prisé entre 5000 et 7000 francs. A ce tarif-là, les experts ne le garantissaient même pas de l'époque, l'artiste florentin ayant vécu entre 1445 et 1510. Les enchères se sont vite emballées. Rien ne semblait plus vouloir les arrêter. La somme finale est montée à 6 400 000 francs. Avec ou sans les frais, je ne sais pas. Autant dire que l'estimation de départ a été multipliée par mille. Du rarement vu, même si avec les maisons de ventes il faut s'attendre à tout.

Un coup bien monté

Le résultat se révélait-il imprévisible? En fait, pas tant que ça. La notice avait été admirablement conçue, surtout pour un tableau à moins de 10 000 francs. Le lecteur du catalogue apprenait ainsi que le panneau (53 sur 33,5 centimètres) était apparu une première fois en 1924. Wilhelm von Bode, le directeur des musées de Berlin, considéré comme «l’œil» de l'époque, l'avait immédiatement publié comme un original. Il l'avait inclus deux ans plus tard dans son catalogue raisonné dédié à l'artiste italien. Le tableau a ensuite disparu. Il figure sous forme de mention dans certains ouvrages. Mais quand Ronald Lightbown a édité en 1978 son monumental Botticelli, ce portrait de jeune homme, daté par Bode de la fin des années 1470, ne se voyait pas cité. Même parmi les œuvres rejetées. Perdu. Oublié. Disparu.

Schuler reproduit, en plus de son historique, un extrait de l'analyse scientifique. Le tableau a subi des restaurations abusives, qui ont disparu après un nouveau passage sur le billard après 1961. L'étude garantit l'ancienneté de l’œuvre. Elle semble avoir été assez poussée. Une chose que l'on ne fait pas s'il n'y a pas de grandes espérances financières. Il semble donc que Schuler ait pris ses précautions. La maison ne s'est pas compromise. Ce sont les acheteurs qui ont spéculé sur la découverte. On sait aujourd'hui qu'avec le Net, où tout se trouve reproduit, un tableau a peu de chance de passer inaperçu. Je connais un grand marchand français chez qui des petites mains, hautement compétentes, passent leur journée à étudier des catalogues. Tant sur papier qu'en ligne. Toujours en quête de la perle inédite. Ou mal attribuée. Il y a ainsi à chaque fois dans le monde au moins deux ou trois personnes sûres d'avoir été la seule à comprendre. D'où des enchères folles. Chez Christie's Londres, en ces journées de «Classical Week», le tableau n'aurait pas fait mieux.

N.B. C'est un lecteur de ce blog qui m'a signalé l'affaire.

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