Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BILAN/Où en suis-je en entamant ma cinquième année de chroniques?

Il parait que le temps passe de plus en plus vite. Encore faut-il savoir l'occuper. Aucun problème quand on s'intéresse aux beaux-arts. L'offre reste exponentielle. Je me souviens d'un conseil de rédaction fin 2008-début 2009, quand je travaillais encore dans un quotidien. Il était question de la Crise. En matière culturelle, nous nous demandions ce qui allait prochainement disparaître. Eh bien, non seulement peu de choses se sont fait la malle depuis, mais il en est apparu une quantité de nouvelles. Il faut dire qu'il s'agit à Genève d'une volonté politique. Ce n'est plus le «panem et circenses» de Romains, bien sûr. Mais le pain n'intéresse aujourd'hui plus personne... 

Si je vous tout ça, c'est parce que j'entre aujourd'hui lundi 22 mai dans ma cinquième année de chroniques sur le site de «Bilan». Une par jour au minimum. Beaucoup de textes intercalaires. C'est la course, toujours perdue, contre l'actualité. Il se passe un nombre de choses démentiel. Tout semble avoir la gonflette. Je pense à la Nuit des musées, qui vient de se dérouler. Populisme culturel oblige, il faut en faire faire davantage à chaque édition. Créer de nouvelles animations. La seule lecture du programme devient fastidieuse. C'est comme pour la télévision, au final. On choisit n'importe quoi d'apparemment intéressant, histoire de s'épargner la fatigue de décider. Ou alors on reste chez soi, où l'on ne s'ennuie pas forcément. Et je ne vous dis pas à quoi ressemblent aujourd'hui les affiches de festivals... Le récent Salon du Livre genevois, pour autant qu'il m'en souvienne, annonçait 1000 écrivains. Mille!

Où a passé l'événement? 

L'ennui, avec tout ça, c'est que l'événement a disparu. Au début, ce fameux Salon du Livre, on l'attendait pendant des semaines. On en parlait longtemps après. Cette année, il n'aurait pas eu lieu que je l'aurais à peine remarqué. Idem pour quantité de manifestations. Il suffit de regarder dans la rue les affiches, puisque toutes (ou presque) tournent autour de la culture. Pas de semaine sans qu'elle ne promeuvent au moins trois ou quatre festivals présents et à venir. Plus les fêtes. Du coup, l'intérêt se dilue. Pourquoi opter pour ceci plutôt que pour cela? 

La chose vaut bien sûr pour les expositions. Il y a déjà longtemps, le mensuel «Beaux-Arts» proposait en juillet les «mille exposition de l'été», en se limitant pour l'essentiel à la France. Aujourd'hui, il y aurait bien davantage. Seules quelques grands messes apparaissent encore indispensables (dites plutôt incontournables). Je vois en ce moment fleurir les articles sur la Biennale de Venise, que je ne découvrirai que cete semaine, les jours de vernissage me semblant à éviter absolument. Arles arrivera sans doute à mobiliser autour de la photo début juillet (là je m'accorde jusqu'au mois d'août pour les visiter). Vermeer au Louvre, qui se termine aujourd'hui 22 mai, constitue un événement en partie médiatique. «Le Figaro» en a fait un feuilleton en dix épisodes, alors qu'il était quasi impossible d'entrer sans faire un interminable pied de grue.

Un public introuvable

Dans ces conditions que retenir? Mon propos a été, et reste, de ne pas suivre la ligne générale. La presse sert son public, qui n'est pas le même pour tous les titres. «Il faut parler de ce que les gens parlent», m'a-t-on longtemps dit à la «Tribune de Genève». Ce diktat signifie qu'il faut non seulement caresser le lecteur (et les institutions) dans le sens du poil, mais lui interdire toute découverte. Or, la plupart des expositions et des livres sur l'art ne connaissent aucun écho, même local. Elles (et ils) partent en quête d'un public introuvable. Il m'arrive d'être seul dans certains lieux. La réclame manque. Les répertoires se font rares. Je vous ai dit, il y a quelques mois, à quel point la disparition d'un hebdomadaire comme «Pariscope» constituait une catastrophe. «Vous n'avez qu'à regarder sur Internet», m'a-t-on dit. Oui, bien sûr! Mais je n'y trouverai que ce que je cherche, et en plus cela va me prendre du temps. Ecouter les avis des autres, alors? Non. Dans le bouche à oreille, je reste en principe la bouche. 

En quatre ans, je vous aurai donc proposé des expositions rares, dont je dois être demeuré l'un des seuls à en avoir parlé, du moins en français. Je me souviens d'avoir insisté à la Tate Gallery londonienne pour obtenir un billet gratuit. «Ce sera votre seul article sur le Continent.» Argument vite accepté. Que sait-on en effet de ce qui se passe en Angleterre, dans la province française, si mal servie en dépit de voyages de presse, ou en Italie du Nord, pourtant si active? Le déplacement demande du temps. Et le temps, c'est de l'argent, surtout dans des rédactions pauvres (pas de voyage ni d'article sans billet offert) et décimées. Et puis qui s'intéresse à de vagues primitifs italiens à Conegliano ou à Ferrare, à de nouveaux musées aux Grisons ou à une nouvelle foire de tableaux à Bruxelles? C'est pourtant agréable de sortir parfois du gourbis genevois.

Un choix arbitraire

Dans cette énorme masse de propositions, il me faut sélectionner. Comment? J'avoue ici sans ambages mon arbitraire. Puisqu'il faut éliminer, autant faire ce qui vous intéresse, vous attire ou vous intrigue. Pour la plupart de mes jeunes (et moins jeunes) collègues, le choix reste essentiellement, voire intégralement contemporain. Le monde a commencé avec eux. Aujourd'hui annonce demain. Je ne partage pas par éducation, et par sentiment profond, cette attitude. «Tout sort fatalement de quelque chose», me rappelait il y a peu une directrice de centre d'art contemporain. Je dirais même plus. Tout peut devenir intéressant, du silex paléolithique aux dernières tendances artistiques (et commerciales) que je vais bientôt découvrir à Art/Basel. 

L'essentiel demeure d'en parler d'une manière claire, et surtout critique. Je veux bien faire de l'information. Mais pas uniquement. Le regard ne doit pas se laisser embuer. Je ne vais pas imiter une consœur d'un grand quotidien français qui, mêlant hardiment mondanités et accrochages, noie le tout sous un flot d'adjectifs flatteurs. Moi, je n'ai pas à me faire réinviter. Je me permets donc de dire ce que je pense, même si c'est parfois (quoiqu'on puisse en penser) de manière adoucie. Tout n'apparaît pas réussi aux cimaises. La politique culturelle se révèle toujours très politique, c'est à dire souvent aberrante. Les foires ne se soldent pas forcément par des succès. Certains livres me semblent plus profondément ennuyeux que profonds tout court. Les artistes n'ont pas que du talent. Les scénographes non plus. Et que de sottises prétentieuses ne lit-on pas dans les catalogues où l'on jargonne à qui mieux mieux. 

Dès demain, je repars donc en campagne. Prochaine chronique le mardi 23 mai. Tiens, du «people»! J'ai vu la garde-rode de Dalida au Palais Galliera de Paris.

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