Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BIENNE/Les "Journées photographiques" tournent autour de l'extrême

Crédits: Julian Charrière/Journées de la photographie, Bienne

Tout commence pour les journalistes par un tour de piste à travers la ville. Directrice unique du festival depuis 2014, date du départ de sa coéquipière Catherine Koller, Hélène Joye-Cagnard sert de cheftaine. Après un petit discours en français expliquant le pourquoi du comment des choix de cette vingt-et-unième édition des «Journées photographiques de Bienne», il lui faut décortiquer à l'intention de sa petite troupe les œuvres, pas forcément très claires, composant les 28 expositions prévues jusqu'au 28 mai. En quoi participent-elles de l'«extrême», notion floue s'il en est? 

«La programmation 2017 proposera de grands écarts», explique Hélène Joye-Cagnard dans le hall du Forum Pasqu'Art, bâtiment moderne construit en annexe d'une vieille école, où passe en boucle sur une paroi un film abstrait d'Hans Richter de 1921. «Elle va de la froideur des algorithmes à la sensualité des matériaux, du fixe à l'animé, du passé au futur, de la science à la fiction, du papier au pixel, du flot continu d'images à l’œuvre unique.» Bref, il ne manquerait, si j'ai bien compris, que le moyen, le tiède ou le consensuel. La version 2017 des «Journées» tient du tiraillement rendant notre présent si inconfortable. Qu'y a-t-il de commun entre cette fameuse intelligence artificielle, dont ont nous rebat aujourd'hui les oreilles (alors qu'il manque tant d'intelligence naturelle...), et l'exploitation des archives? Les «Journées» parlent du coup des déséquilibres de l'Anthropocène»

Huit lieux dans la ville 

Il ne reste plus qu'à juger sur place à PasquArt, bien sûr, mais aussi au Musée Schwab, dans la Vieille Ville (Le Grenier), et même de l'autre côté des lignes de chemin de fer. «Nous disposons de trois nouveaux lieux. Il y a la Villa Farel, un beau bâtiment des années 1950 construit par Max Schlup. Ou Chipot, un entrepôt voué à la démolition.» On ne chipotera donc plus en 2018. Annuelles, les «Journées», créées en 1997, ressemblent en effet par leur concept éclaté et urbain à la biennale «Images». Il existe du reste un lien. Stefano Stoll a passé de l'un à l'autre, créant une manifestation veveysanne plutôt grand public. Ici, on demeure dans l'expérimental, après avoir cultivé le terreau suisse. «Nous sommes dans la photographie émergente avec des thématiques actuelles en phase avec les nouveaux usages et pratiques du médium.» Ajoutez à cela un goût marqué pour les sujets de société, avec son corollaire visuel. Bien des photos n'auraient plus aucun sens hors contexte. L'explication s'impose. J'aurais eu de la peine à comprendre tout seul que la méduse pouvant modifier jusqu'à quatorze fois son ADN de Dominique Koch constituait une parabole du capitalisme «au bord de l'effondrement».

Il faut dire qu'il y a toujours pas mal de prises de tête à Bienne. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué? Simon Rimaz coule ainsi du plomb dans des appareils photo pour nous montrer un vide devenu un plein. Une sculpture, quoi. «Il a aussi conçu pour nous une œuvre éditée pour la vente sous forme de multiple.» Ismaïl Bahri tord et froisse dans une vidéo une page de journal jusqu'à ce que celle-ci perde son encre, qui a passé sur ses mains. «Il y a une idée», aurait dit mon grand-père. Encore faut-il que celle-ci se révèle bonne! C'est ainsi un plaisir de retrouver le Vaudois Julian Charrière, qui a en ce moment des ennuis avec la police allemande (1). Son «Polygon» a été photographié sur le terrain de très anciennes bases d'essais nucléaires, au Kazakhstan. Le négatif s'est vu soumis aux éventuelles radiations. Eh bien oui! Des taches constellent deux vastes images, par ailleurs magnifiques.

La part scientifique

Beaucoup de sujets se révèlent donc «sociétaux», comme on dit en mauvais français. Quel impact pour les habitants d'une vieille mine de fer suédoise, se demande Katrin Streicher? Que va-t-il arriver en Bolivie, s'interroge Daniel Hofer, quand le précieux lithium se verra extrait d'un lac salé par ailleurs apprécié des touristes? Un travail mené sur le long terme par Jean Revillard, du collectif romand Rézo, se penche lui sur les Français «électrosensibles», dont on parle peu. Ils ne supportent aucune onde électrique et magnétique. «Le mal les condamne à trouver dans les parties les plus sauvages du pays des zones vierges, où ils se créeront des abris de fortune», explique le photographe, qui livre là un enquête qui semblerait mieux adapté à un livre qu'à des murs. L’œuvre s'efface devant le témoignage. 

Une grande part des «Journées» flirte avec la science. S'il n'y avait pas de science sans conscience» pour Rabelais, il n'en existe pas non plus aujourd'hui sans images. D'où une salle du Musée Schwab tapissée d'envois effectués par des chercheurs travaillant dans des directions pour le moins diverses. Il y a aussi un peu d'humour (denrée rare à Bienne) avec «L'effet Wolfgang» de Daniel Fahti, une fantaisie centrée autour de Wolfgang Pauli du CERN, l'homme qui passait jadis pour faire rater toute expérience par sa seule présence. Un peu d'esthétique également. Levon Biss nous montre des insectes agrandis jusqu'à trois mètres de haut. De magnifiques réalisations composites. L'animal apparemment unique est fait d'une mosaïque de prises de vue. Il faut jusqu'à 8000 clichés individuels pour créer cette illusion de vérité.

Ateliers, médiations et laboratoire roulant 

Voilà. Je m'arrêterai là, même s'il y bien d'autres choses à voir, du reportage de Catherine Leutenberger sur les imprimantes 3D chinoises produisant d'un seul coup une façade de maison à l'hiver à Yakoukst, en Sibérie. Pas d'extrême sans la présence du Genevois Steeve Iuncker, qui nous montre ici des images déjà célèbres (même si Bienne parle de «première mondiale») de la ville la plus froide du monde. Moins 48 en hiver. Bien mieux que notre micro-climatique Brévine... 

Il faut ajouter en guise de conclusion que les «Journées» organisent des ateliers (dites plutôt «workshop»), qu'il y a de la médiation culturelle en veux-tu en voilà et qu'un laboratoire roulant, genre bac à «gelati», se promènera en ville. Notre époque veut cela. Un peu plus chaque année. Toute manifestation se prenant au sérieux joue du coup à la grenouille de Jean de la Fontaine (2). A cette aune, les «Journées» exigeront un jour de leurs visiteurs (normalement dans les 6700, mais il y a eu une chute à 5000 en 2016) un plein temps. Pour le moment, comptez une grosse journée. 

(1) Le Suisse a conçu pour une exposition un canon à lancer des noix de coco qui a été jugée potentiellement terroriste. Charrière se dit ravi de l'incident.
(2) La dite grenouille voulait se faire aussi grosse que le bœuf.

Pratique

«Journées photographiques de Bienne», huit lieux dans la ville, jusqu'au 28 mai. Tél. 032 322 42 45, site www.bielerfototage.ch (on se situe dans une ville de moins en moins francophone, même si Hélène Joye-Cagnard est de langue française). Ouvert du mercredi au vendredi de 12h à 18h, les samedis et dimanches de11h à 18h.

Photo (Julian Charrière/Journées de la photographie, Bienne): L'une des deux images irradiées du Kazakstan.

Prochaine chronique le jeudi 11 mai. La Tate Britain présente "Queer Art" britannique des années 1861 à 1967.

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