Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BERNE/Le Kunstmuseum présente une partie des collections Hahnloser

Crédits: Félix Vallotton/Collection Hahnloser

C'est une pause. La Collection Hahnloser a pris ses quartiers d'été (et même d'hiver) au Kunstmuseum de Berne. La ou plutôt les Collections Hahnloser. Tout s'enchevêtre en effet dans l'ancien bâtiment de l'institution. Le visiteur qui voudrait aller plus loin qu'une suite de tableaux risque d'y perdre son latin, ou plutôt son allemand. Il lui faut opérer une lecture très attentive des étiquettes, par ailleurs sibyllines. Tout a été fait pour donner l'idée d'une unité patrimoniale n'existant plus. Les propriétaires sont aujourd'hui les petits-enfants, voire les arrière-petits-enfants d'Hedy et Arthur, les mécènes de Winterthour. Certains tableaux exposés figurent ainsi sous le label «collection privée», ce qui ne compromet personne.

Il faut dire que l'histoire remonte loin. C'est en 1907 (1) qu'Arthur et Hedy Hahnloser achètent un premier Giovanni Giacometti et un premier Ferdinand Hodler à leurs auteurs respectifs. Le couple est marié depuis 1898. Il s'est installé trois ans plus tard dans la Villa Flora, en périphérie de Winterthour. Une jolie maison, qu'ils feront plus tard modifier et agrandir pour accueillir leurs achats. Les enfants sont nés. Il s'agit de Robert (1899-1973) et de Lisa (1901-1987). La situation financière est bonne, mais les époux ne possèdent pas la fortune des Reinhart, propriétaires de Volkart, la quatrième plus grande filature de coton du monde. Les rois de Winterthour. Arthur est en effet oculiste. Hedy a fait des études de peinture. Notons pourtant que cette Bühler est apparentée aux Sulzer. La grosse industrie.

Un lieu de rencontres 

La Villa Flora devient vite un lieu de rencontres. C'est le laboratoire du futur Kunstmuseum de la petite ville, dont le bâtiment central, où le moindre cache-radiateur d'époque a été conservé jusqu'à nos jours, ouvre en 1916. Autour de «cafés révolutionnaires» (révolution pacifique), on se montre les nouveaux achats. Il y a les parents et les amis. Hedy cousine aussi avec Richard Bühler, le futur grand donateur au Kunsthaus de Zurich, un musée qui ouvre pour sa part dès 1910. Des artistes sont de passage. Notons que les Hahnloser se montrent très francophiles, ce qui fera étrange dans le paysage après 1914, quand la Suisse allemande prendra sans mesure le parti du «Kaiser». Leur panthéon comprend Maillol, Renoir, Odilon Redon, Edouard Vuillard et surtout Pierre Bonnard. Félix Vallotton, sur lequel Hedy écrira en 1936 un livre de référence, assure le lien. 

Le rôle des Hanloser se précise dans les années 1920 et 1930, tandis qu'Oskar Reinhart constitue avec des moyens financiers colossaux sa collection aujourd'hui présentée sur les hauteurs, dans sa villa am Römerholz, donnée en 1958 à la Confédération. Ce rôle ne se situe plus dans l'avant-garde. Le couple est devenu classique. Il n'a pas dépassé le fauvisme. Une fauvisme sage de plus, allant d'Henri Manguin aux odalisques de Matisse. Georges Rouault fait cependant son entrée à la Villa Flora, tout comme Cézanne et Van Gogh. Pour ces achats importants (il s'agit déjà d'artistes très cher), le couple utilise au propre comme au figuré Emil Hahnloser comme banquier. C'est le métier du frère d'Arthur, qui a réalisé une grosse fortune.

L'histoire d'Emil 

En 1936, Arthur meurt. La collection a acquis ses contours. Hans Robert, le fils, sert de conseiller de fondation au Kunstmuseum de Berne. La main a passé. Hedy n'achète plus que peu. La collection se voit présentée comme un événement à Lucerne en 1940. C'est récemment qu'on a appris la suite de l'histoire grâce à Bettina, la descendante et historienne du couple. Les plus beaux apports sont alors venus via Emil. On se croirait au cinéma. L'homme meurt en 40 au Waldorf Astoria de New York. Crise cardiaque. Il laisse une épouse inconnue de la famille, Autrichienne, ancienne danseuse et Juive. Les chefs-d’œuvre d'Emil se trouvent sur les murs de son appartement, avenue Hoche, dans Paris occupé par les Nazis. Le plus simple est de les acheter à la veuve pour tenter un coup de poker. Hedy et ses enfants, eux, peuvent tenter de les faire venir en Suisse grâce à notre ambassadeur... 

En 1952, Hedy meurt. C'est la dispersion. Tout devient assez opaque, comme pour les tableaux Bührle n'étant pas entrés dans la fondation. Qui possède quoi? C'est qu'en 1980 seulement que se crée la Fondation Hahnloser-Jaeggli. Elle aussi se contente d'une sélection d’œuvres, dont tout de même «Le semeur» de Van Gogh. L'idée est de monter un musée privé. La Villa Flora s'ouvre au public de 1995. Oh, une partie seulement! L'essentiel des chambres et le jardin restent habités. Ou utilisés. D'où une certaine frustration. Le lieu ferme ses portes en 2014. Un choix d’œuvres voyage. Ce ne sont pas toujours les mêmes. Le Kunstmuseum propose ainsi d'autres pièces que l'Hermitage de Lausanne, dont le célèbre «Palais de glace» de Bonnard. Le «dépôt à long terme» à Berne comprend des toiles essentielles hors fondation. «On» (je choisis le pronom le plus impersonnel) parle rouvrir un jour la Villa, sans autres précisions.

Le meilleur et le reste 

Que dire de l'actuelle exposition? Qu'elle comprend les «highlights» (ah, "La partie de dames" de Vuillard!), comme on dirait chez Christie's, et le reste. Hedy et Arthur sont souvent restés trop raisonnables. Il y a des pièces mineures. Petites. Secondaires. C'était une bonne idée que de les confronter à celles, majeures, que leur fils Hans Robert a fait acheter au musée ou lui a données, comme «Les Tournesols» de Van Gogh ou «L'enlèvement d'Europe» de Vallotton. Il était par ailleurs bien de construire une salle avec ce qui touchait directement à la famille, dont trois bustes de Hedy (Friedrich Wield, Marino Marini et Karl Geiser), avec le terrifiant profil d'aigle dont hérita sa fille Lisa. On y a même inclus une nappe brodée par la maîtresse de maison de la Villa Flora. En revanche, comme je l'ai déjà dit, tout cela manque d'explications. L'accrochage reste terne. Le parcours flou. L'éclairage triste. Le Kunstmuseum de Berne gagnerait à se reprendre en mains. 

(1) Coïncidence? C'est aussi en 1907 que le Soleurois Josef Müller acquiert son premier tableau. Un acte qui aboutira aux collections Barbier-Mueller.

Pratique

«Von Van Gogh bis Cézanne, Bonnard bis Matisse, Die Sammlung Hahnloser», Kunstmuseum, 8, Hodlerstrasse, Berne, jusqu'au 11 mars 2018. Tél. 031 328 09 44, site www.kunstmuseumbern.ch Ouvert le mardi de 10h à 21h, du mercredi au dimanche de 10h à 17h.

Photo (Collection Hahnloser): Parmi les pièces majeures présentées à Berne, le célèbre "La Noire et la Blanche" de Félix Vallotton.

Prochaine chronique le lundi 11septembre. Laurence Bernard reprend la galerie de Pierre Huber. L'entretien.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."