Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BERNE/Le Kunstmuseum débrouille avec prudence l'héritage Gurlitt

Crédits: Keystone

Un vieux meuble à tiroirs servant à ranger les gravures et dessins. Difficile de faire moins sexy pour illustrer une affiche. Il faut dire que le Kunstmuseum marche ici sur des œufs plus ou moins pourris. Il présente depuis début novembre «Collection Gurlitt, Etat des lieux». Il s'agit ici de montrer de l'«art dégénéré», confisqué et vendu certes entre 1933 et 1945, mais pas vraiment spolié. Les pièces les plus compromettantes léguées en 2014 par Cornelius Gurlitt à l'institution alémanique se voient aujourd'hui présentées en parallèle à Bonn. Il s'agirait clairement en Allemagne d’œuvres enlevées à leurs propriétaires par saisie ou ayant d'entraîné une vente forcée. Notons que la jurisprudence a constamment élargi la notion de spoliation, du moins pour l'Allemagne nazie. Quand les Soviétiques ont confisqué des collections entières après 1917, comme celle de Serge Chtchoukine, il n'y a au contraire rien à redire. 

J'hésite à vous raconter encore une fois «l'affaire Gurlitt», même si c'est bien elle qui sert de colonne vertébrale à l'actuelle présentation bernoise. Je vais donc la brosser à grands traits, avant de passer au débats entourant cette exposition qui comporte, comme il se doit, beaucoup de textes écrits sur des panneaux noirs. J'aborderai enfin dans un autre article les œuvres, puisqu'elles ne servent pas ici simplement de pièces à conviction. L'ensemble d'environ 200 pièces «propres» (ou presque) au Kunstmuseum révèle un superbe ensemble de gravures, d'aquarelles et de dessins dus aux meilleurs artistes germaniques de la première moitié du XXe siècle.

Un contrôle douanier 

Tout a commencé dans un train pour Cornelius Gurlitt, alors septuagénaire. Un banal contrôle de douane. C'était en 2010. La chose a mené deux ans plus tard à une perquisition dans son appartement de Munich. La police, effarée, a découvert plus de 1000 œuvres. Le magazine «Focus» a eu vent de cette trouvaille. Il en a fait une manchette aussi journalistique que possible. Le butin, fatalement nazi, devrait valoir plus d'un milliard d'euros. Le «buzz» pouvait commencer alors que Cornelius, très affaibli, collaborait avec la justice en révélant l'existence d'une autre cachette à Salzbourg. Il est mort peu après, faisant à la surprise générale du Kunstmuseum de Berne son légataire universel. Pourquoi lui? On ne sait pas, même s'il semble clair qu'aucun musée allemand ou autrichien n'aurait osé accepter un tel héritage dans des pays ravagés (l'Allemagne surtout) par la culpabilité. 

Une cousine octogénaire a bloqué par ses procès la succession jusqu'en décembre 2016. Le délai a donné le temps à Berne d'accepter. L'Allemagne montait à ses frais une sorte de «task force». Une équipe s'attaquait aux provenances, souvent difficiles à établir. Les gens inventoriaient peu dans les années 30, et sans trop de détails. Tous ne conservaient pas les factures. Ils ne faisaient pas de photos. Les œuvres volées identifiées se verraient restituées aux descendants de leurs propriétaires. C'est ce qui est arrivé pour un Matisse rendu aux descendants du marchand Paul Rosenberg (dont fait partie Anne Sinclair). Mais curieusement, il y a très peu eu de demandes jusqu’ici par rapport à la masse successorale: plus de 1500 œuvres.

Un galeriste d'avant-garde 

Le travail effectué a mis en lumière la figure d'Hildebrand Gurlitt, le père du falot Cornelius. L'homme descend d'une longue lignée d'artistes et d'historiens de l'art. Morte prématurément en 1919 à 29 ans, sa sœur Cornelia donnait ainsi dans l'expressionnisme. Hildebrand a été dans les années 20 un galeriste d'avant-garde, lié à Otto Dix ou à Käthe Kollwitz. Il a en plus dirigé à l'époque deux institutions muséales, qu'il a menées envers la création contemporaine. En 1936 encore, en plein nazisme, il osait montrer Kirchner. Que s'est-il passé ensuite? Lorsque les musées ont été vidés des produits des artistes désormais qualifiés de «dégénérés», il a beaucoup racheté, ce qui était permis. Il devait cependant se contenter de revendre aux étrangers (ce qu'il n'a pas toujours fait). Il lui a ainsi par les mains 3879 créations, surtout graphiques, aujourd'hui légalement dispersées dans le monde. Il est admis depuis 1945 qu'un pays ne peut pas se spolier lui-même. 

Hildebrand a aussi fait ses courses en France occupée, ce qui devient plus délicat. Il a acquis des tableaux pour le compte du musée géant qu'Hitler voulait ouvrir à Linz, une dérive encore plus gênante. Il n'en a pas moins repris son métier de galeriste fin 1945, dans un pays en ruine. Mort en 1956, l'homme exposait à nouveau des expressionnistes allemands. Notons que certains de ces derniers n'étaient pas tout blancs non plus. Nolde, Schmidt-Rottluff ou Heckel avaient été tout étonnés de se voir interdire, alors qu'ils se sentaient proches du nazisme. Rien n'est simple dans un pays qui a connu une nuit noire pendant treize ans. Il semble même que Göring, amateur assez averti, se soit approprié un chef-d’œuvre de Franz Marc de l'exposition sur l'"art dégénéré" de 1937 pour le mettre chez lui...

Une patiente investigation 

Cette gigantesque mise en point, très bien faite, montre bien les ambiguïtés de l'époque. Une place se voit à nouveau faite à la vente Fischer de Lucerne durant l'été 1939. Des toiles arrachées aux musées allemands se retrouvaient à l'encan pour rapporter des devises au Reich. Les nazis faisaient à découvert ce qu'Hildebrand Gurlitt pratiquait pour eux tous les jours. On sait que le Kunstmuseum de Bâle doit une partie de sa richesse à cette braderie. Berne y a acheté un bel autoportrait de Lovis Corinth. On se souvient moins, mais des photos le prouvent ici, que parmi les acheteurs figuraient Pierre Matisse, le fils d'Henri, et le metteur en scène hollywoodien Josef von Sternberg. Plus quelques marchands israélites, ce qui semble tout de même embêtant. 

Une dernière partie de l'exposition, installée sur tous les sous-sols du musée, est vouée aux méthodes d'investigation. Comment les chercheurs procèdent-ils? Jusqu'où peuvent-ils aller? Les visiteurs (nombreux) peuvent constater que l'Allemagne, en charge de la besogne même si la Suisse en bénéficie, a fait et fait encore les choses en grand. Je connais peu de collections ayant été autant étudiées, analysées... et restaurées. Il faut bien se dédouaner avant que les tableaux ne traversent la frontière. Berne, je le répète, accueille seulement ce qui semble en règle, même si nombre de cartels disent: «Il n'y a actuellement pas de soupçon de spoliation». On ne se montre jamais trop prudent!

Pratique 

«Gurlitt, Etat des lieux «l'art dégénéré» confisqué et vendu», Kunstmuseum, 8-12, Hodlerstrasse, Berne, jusqu'au 4 mars 2018. Tél. 031 328 09 44, site www.kunstmuseumbern.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le mardi jusqu'à 21h.

Un second article sur Gurlitt suit immédiatement celui-ci.

Photo (Keystone): L'arrochage des oeuvres aux murs. Elles sont avant tout sur papier.

Prochaine chronique le jeudi 21 décembre. Degas au Musée d'Orsay.

 

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