Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BERNE/Klee et la guerre de 1914. Une réussite au Zentrum Paul Klee

Crédits: Zentrum Paul Klee,, Berne 2017

Un coup de tonnerre dans un ciel (presque) bleu. Bien sûr, les tensions politiques avaient atteint leur comble après l’assassinat fin juin de l'héritier du trône d’Autriche et de son épouse à Sarajevo. Mais beaucoup pensaient que les choses s'arrangeraient une fois de plus. Les frictions entre la France et l'Allemagne avaient commencé dès l'accession au trône de Guillaume II en 1888. Il y avait la volonté de puissance de son côté. L'esprit de revanche après la cuisante défaite de 1870 de l'autre. Mais il subsistait des voix pacifistes en plein milieu de l'été 1914. 

Tout était cependant prêt pour l'explosion de la marmite. Ce fut immédiatement un déferlement de nationalismes. Les hommes n'attendaient même pas d'être appelés. Ils s'enrôlaient volontairement des deux côtés de la frontière. Paul Klee ne partageait pas l'enthousiasme de ses camarades artistes, qui imaginaient eux aussi une guerre courte, victorieuse et estivale. Le visiteur peut le découvrir à l'exposition «Klee im Krieg». Elle occupe, dans la banlieue de Berne, le sous-sol du Zentrum Paul Klee, l'étage noble restant voué à son influence posthume sur dix peintres américains, dont Mark Tobey et Jackson Pollock.

Une implication tardive 

Klee ne va donc pas devancer l'appel. Né en Suisse de père Allemand (et donc Allemand de passeport), il voit les choses avec une certaine distance. C'est surtout pour lui, alors installé avec sa femme et son fils à Munich, un coup dur. Sa carrière démarre enfin en 1914. Il a tardivement trouvé sa voie. A 35 ans, avec ses amis August Macke et Louis Moillet, il a entrepris quelques mois plus tôt le fructueux voyage en Tunisie. Son style frôle désormais l'abstraction, qui réunit en Europe des gens aussi différents qu'Augusto Giacometti, Wassili Kandinsky ou Robert Delaunay. Ce n'est pas le moment de tout laisser tomber.

En fait, ainsi que le public peut le découvrir, le Bernois ne se verra que tardivement impliqué dans le conflit. Il restera civil jusqu'à la mi-mars 1916. Il n'a jusque là connu que la répercution des batailles. Macke a fait partie des premières victimes le 26 septembre 1914. Le 5 mars 1916, Klee a reçu un télégramme de Madame Marc. «Franz gefallen». Bouleversée, elle lui demandait de l'accompagner pour chercher le corps de son mari. Klee a conservé ce pli, exposé dans une vitrine. C'est deux semaines plus tard qu'on lui demandera d’endosser l'uniforme. Avec casque à pointe au début. Puis une sorte de béret. Plusieurs photos de groupe en témoignent. Sur l'une d'elles, il reste le seul à sourire, au milieu de l'image. Un certains sens de l'ironie ne l'avait pas quitté.

Peintre d'avions 

Il faut dire que l'homme n'ira jamais jusqu'au front. Il restera dans des bureaux, à l'arrière, ce qui lui permettra de continuer à peindre. Moins qu'avant ou qu'après, bien sûr. Mais il n'a pas connu cette coupure presque totale ayant mis entre parenthèses pour des années la carrière d'un Georges Braque ou d'un Fernand Léger. Le militaire aura par ailleurs l'occasion d'exercer différemment ses talents, barbouillant des avions pour les rendre moins visibles. C'est que la guerre est devenue en grande partie aérienne, avec les bombardements que cela suppose! Klee aura du reste l'occasion de livrer à trois reprises un appareil, dont une fois en France du Nord occupée. 

Alors que ses compatriotes mènent une vie de taupe dans les tranchées avec le froid, les rats, la promiscuité et la peur des obus, Klee poursuit ainsi sa progression artistique. Car la vie continue à l'arrière, même si l'Allemagne se révèle plus touchée par les restrictions que la France! L'artiste expose. Il se lie avec des galeristes. Il trouve des collectionneurs. Quand la boucherie s'arrête enfin, remplacée à Berlin ou à Munich dans des révolutions à la russe qui vont avorter, Klee est devenu un homme célèbre. Du moins dans le petit milieu des amateurs d'art moderne. Il signe le 1er octobre 1919 son contrat (exposé) avec Hans Golz de Munich, qui accrochera bientôt avec succès 362 de ses œuvres. En 1920-1921 sortent en librairie les trois premières monographies le concernant. Dès 1920, le peintre à la mode enseigne au tout jeune Bauhaus.

Murs noirs et blancs 

L'exposition vise à montrer de quelle manière l'approche de la guerre, sa longue durée et sa douloureuse conclusion (1918 est l'année de l'écroulement allemand) ont influé sur l'art de Klee. Il reste en effet facile de présenter ce dernier comme un doux rêveur, très éloigné des préoccupations de ce monde. «L'exposition le montre comme un témoin de son temps qui s'empare des changements politiques, culturels et sociaux pour les retravailler dans ses œuvres.» Avec des résurgences. Quand les périls monteront, après 1930, la guerre opérera son retour dans l'inspiration de Klee. En témoignent des œuvres comme «Caligula» de 1936 ou «Heil» de 1939. 

Il fallait trouver une manière de mettre tout cela en scène. Or le décor, on le sait, reste l'un des points faibles du Zentrum Paul Klee. L'immense salle basse n'apparaît en plus pas séduisante. Cette fois, la présentation a trouvé l'idée qu'il fallait. Les murs porteurs sont noirs, avec des textes, quelques œuvres et les vitrines où se voit présentée l'abondante documentation. Klee conservait tout, comme Picasso. Pendues du plafond, des soucoupes transparentes permettent d'entendre des textes de Klee. L'essentiel des peintures, des aquarelles, des gravures et des dessins se voit enfin présenté au centre (ou au cœur) sur des cimaises blanches. Le visiteur les découvre regroupés par thèmes, en commençant par la découverte du cubisme à Paris en 1912 et en terminant avec le retour à la vie normale entre 1918 et 1921. 

Belle réussite, «Klee im Krieg» donne l'idée d'un Zentrum revigoré. Il faudra pourtant du temps avant que le chose se sache. Le déficit de visiteurs demeure effrayant. Même le «10 Americans after Paul Klee», visible jusqu'au 7 janvier, n'a pas su les attirer en nombre normal. Les remontées sont toujours très lentes, un peu comme les convalescences.

Pratique

«Klee in Krieg», Zentrum Paul Klee, 2, Monument in Fruchltand, Berne, jusqu'au 3 juin 2018. Tél. 031 359 01 01, site www.tpk.org Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h. L'exposition sur Klee abstrait continue par ailleurs à la Fondation Beyeler de Bâle jusqu'au 21 janvier.

Photo (Zentrum Paul Klee): "Cimetière". une aquarelle exécurée en 1920.

Prochine chronique le vendredi 29 décembre. Erotisme 1500 à Bâle. 

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