Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BERNE/Deux musées tournent autour de la Révolution russe de 1917

Crédits: Kunstmuseum Berne

C'est comme pour les trains. Une exposition peut en cacher une autre. Ainsi en va-t-il à Berne. Il faut comprendre que, coproduit par le Kunstmuseum et le Zentrum Paul Klee, «La révolution est morte, vive la révolution!» se compose en fait de deux manifestations différentes dans les deux musées, vu qu'il existe une seule affiche. Il est parfaitement possible de voir l'une sans l'autre et de ne pas le remarquer, tant elles se révèlent indépendantes. 

Soyons justes. Le Zentrum a mieux réussi son coup, avec cette commémoration par la bande de la Révolution russe de 1917. Il s'agit ici de montrer la puissance de l'abstraction, qui se développe en réalité bien avant les événements de février, puis d'octobre avec (notamment) les «carrés» de Kasimir Malévich. L’intelligentzia artistique semble en ébullition depuis 1910 au moins. Les mouvements se succèdent à une vitesse folle, comme à Paris. Ils trouvent dans l'avènement du régime soviétique un terrain en apparence favorable. La question de la portée sociale des arts peut se poser ouvertement au début. Tatline, Rodchenko, Lioubov Popowa proposent des solutions radicales. On sait que la rigidification du régime sera rapide. Entamée du vivant de Lénine, mort en 1924, elle deviendra totale sous Staline dès 1929. Un nouvel âge glaciaire.

Rectangles, ronds et carrés 

Même si elle bénéficie d'importants prêts russes, l'exposition du Zentrum n'entend nullement se limiter à ce qui devient dans la douleur l'URSS. Elle invite à relire globalement l'histoire des avant-gardes constructivistes en prenant comme pivot Moscou et ce Saint-Pétersbourg alors rebaptisé Pétrograd, puis Léningrad. Le propos se veut planétaire. Le visiteur passe dans un parcours peu clair (comme toujours au Zentrum), des Néerlandais de De Stijl aux Allemands du Bauhaus, puis des «concrets» zurichois aux minimalistes américains des années 1960. L'itinéraire finit vers 1990 avec le groupe parisien BMPT ou les élèves de Joseph Beuys à Düsseldorf. Cela fait beaucoup de chemin à parcourir, même si tout le monde semble parler le même langage. 

Le Zentrum se base en fait sur des analogies, des ressemblances et des similitudes. Devant affronter dans l'immense salle conçue par Renzo Piano une multitude d’œuvres, le public finit par se dire que tout ce qui avait la forme d'un carré, d'un triangle ou d'un rond a abouti là. Je veux bien que, par le biais des revues et de la photographie, des gens finalement très divers (il y a une importante section sur l'Amérique du Sud dans les années 1940 et 1950) aient pris connaissance les uns des autres. Mais ils produisaient dans des contextes bien différents.

Du côté des figuratifs 

Qu'y a-t-il en effet de commun entre l'étatisme soviétique et les galeries privées parisiennes, où exposaient les membres d'Abstraction-Création fondé en 1931 à l'initiative de Theo van Doesburg ex-De Stilj? Nous restons ici, par la force des choses, dans le vieux monde bourgeois. Ce dernier dominera encore le monde de l'art occidental lorsque émerge le minimalisme en 1965. La chose frappe d'autant plus que la Russie fossilisée d'alors, injuste retour du boomerang, verra dans ces mouvements libérateurs les manifestations d'un univers dégénéré. Comment davantage heurter la doctrine du «réalisme socialiste» promulguée au début des années 1930 qu'en revenant à Malévich? 

Cette doctrine artistique rétrograde se retrouve à la base de l'exposition du Kunstmuseum, basée sur les figurations. Le grand hall, tout en hauteur, du musée donne le ton. Il y a là, sur deux rangs au moins, les produits du stalinisme, anticipant en kitsch pompier ceux de la Chine maoïste. Ce sont des icônes, réalisées avec toujours moins de liberté. Un peintre comme Alexandre Deineka (déjà vu avec des toile importantes aux exposition de la Royal Academy de Londres et du Musée national de Zurich pour leurs expositions sur 1917) garde au départ une marge de manœuvre, exprimée dans son registre Art Déco. Il finit par donner des tartines officielles désolantes.

L'Allemagne de l'Est revisitée 

Au Kunstmuseum aussi, le propos devient vite international. Il commence par le bloc communiste, avec des choses plutôt intéressantes en Allemagne de l'Est (DDR). Les figures de Willi Sitte, d'origine tchèque, ou de Wolfgang Mattheuer préfigurent par certains côtés un peintre actuel aussi coté que l'actuel Neo Rauch. Toute une figuration contestataire marchera du reste sur leur brisée. Le Kunstmuseum réserve une salle entière à Jörg Immendorf, pourtant né à l'Ouest. Un retour à l'URSS se dessine par la suite dans le musée, avec un hommage appuyé aux peintres en friction avec le régime. Il y a d'un côté Erik Bulatov et de l'autre Ilya Kabakov, qui restent aujourd'hui des vedettes. L'exposition se termine après la chute du Mur de Berlin et la dissolution de l'URSS. Il y a là le meilleur et surtout le pire. Il faut vraiment aimer les énormes toiles de Vladimir Dubossarsky et Aleksander Vinogradov, qui dynamitent la nouvelle imagerie par surenchère. Tout est question de goût.

Disons-le tout de suite. Si la présentation du Zentrum Paul Klee séduit, tant par la présence de pièces remarquables que par son fil conducteur (même parfois ténu), celle du Kunstmuseum apparaît décousue. Il a de plus fallu tout faire rentrer dans un musée aux structures architecturales rigides et à l'ambiance déprimante. Saluons tout de même saluer l'effort, même si ce double parcours transforme un peu le visiteur en travailleur stakhanoviste.

Pratique 

«Die Revolution ist tot, Lang lebe die Revolution!», Zentrum Paul Klee, Monument im Fruchtland, Berne, jusqu'au 9 juillet. Tél. 031 359 01 01, site www.zpk.org Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h. Autre site, Kunstmuseum, 8, Hodlerstrasse, Berne, jusqu'au 9 juillet. Tél. 031 328 09 44, site www.kunstmuseumbern.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10 à 17h, le mardi jusqu'à 21h.

Photo (Kunstmuseum, Berne): L'iconographie contemporaine dynamitée par Vladimir Dubossarsky et Aleksander Vinogradov, qui signent ici un tableau de près de dix mètres de large. Vous en voyez un fragment.

Prochaine chronique le samedi 3 juin. Olga Picasso règne au Musée Picasso de Paris.

 

 

 

 

 

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