Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BERNE/De Pollock à Tobey. Quand les Américains s'inspiraient de Klee

Crédits: Succession Jackson Pollock/Zentrum Paul Klee, Berne 2017

Paul Klee n'est jamais allé en Amérique. Il aurait pourtant eu toutes les raisons de s'y rendre. En 1930, tandis qu'il enseignait encore au Bauhaus, le Bernois de passeport allemand avait bénéficié d'une rétrospective au MoMa new-yorkais. Pensez à l’honneur qui lui était fait! Le Museum of Modern Art n'avait ouvert que quelques mois auparavant et il s'agissait de sa première exposition dédiée à un seul artiste. Dès l'année suivante, ce dernier se voyait représenté aux Etats-Unis par Galka Scheyer, en même temps de Kandinsky ou Lionel Feininger (1). 

Ce contact transatlantique ne devait pas faiblir, comme le montre aujourd'hui le Zentrum Paul Klee de Berne. Le peintre trouvera d'autres galeristes (Israel Ber Neumann, Karl Nierendorf...) ayant davantage pignon sur rue que Galka. Le 10 avril 1938, alors que l'homme vit replié depuis cinq ans dans sa ville natale, Kurt Valentin peut ainsi lui écrire sur une carte postale, dont le visiteur voit un agrandissement géant: «Cher monsieur Klee, avez-vous reçu toutes les coupures de presse? Cette exposition est très fréquentée. Différentes ventes sont en vue.» Car il y a bien des acheteurs! A Washington, une «salle Klee» pourra ainsi ouvrir dans la Collection Phillips en 1948. Une formidable visibilité pour un créateur mort en 1940.

Coproduction avec Washington 

C'est du reste la Collection Phillips (dont un florilège fut naguère présenté à la Fondation Gianadda avec, en tête, «Le déjeuner des canotiers» de Renoir) qui se trouve à l'initiative actuelle du Zentrum. Il ne s'agit bien sûr pas d'illustrer le succès commercial de Klee aux USA, ce qui ne serait pourtant pas sans intérêt, mais de montrer l'influence directe, ou souterraine, du peintre sur plusieurs générations de créateurs américains. Aucun d'eux n'a rencontré l'artiste, ce qui eut pu se faire. Bradley Walker Tomlin (1899-1953), Adolph Gottlieb (1903-1974) ou Mark Tobey (1890-1976) ont voyagé en Europe dans les années 1920 et 1930. Notons cependant que deux d'entre eux ont possédé un Klee. Ex-reporter sportif devenu peintre, Gene Davis (1920-1985) a acheté une aquarelle chez Neumann en 1951. Mark Tobey, qui devait plus tard s'installer à Bâle, a acquis une œuvre en 1963 à la galerie Beyeler. Un échange, sans doute. Ernst Beyeler était son marchand. 

Pour les autres, Klee constitue une découverte par le livre (je viens de vous parler du Français Fred Deux, dont la vocation est précisément née de la découverte d'un catalogue Klee à Marseille), puis par les œuvres montrées en galeries ou dans de jeunes institutions. Je signale à ce propos que la Fondation Paul Klee de Berne a entrepris une tournée américaine en 1949-1950. Pour tous ces gens, il s'agit d'une révélation. Je vous ferai prochainement une chronique sur «Un jour, ils auront des peintres» d'Annie Cohen-Solal, consacré à «l'avènement des peintres américains». On y voit qu'il a subsisté un énorme complexe culturel des Etats-Unis vis-à-vis de l'Europe jusqu'en 1940. La vérité devait venir de l'autre côté de l'Atlantique. Les USA se sentaient provinciaux, à part quelques «régionalistes» flattant, eux, le sentiment national. On a pu le noter lors de la récente exposition de Paris, puis Londres, sur l'Amérique des années 1930.

Une influence indirecte 

Il existe plusieurs sortes d'influence. Le copié-collé est ici demeuré rare. Il s'agit en général d’œuvres de jeunesse, avant qu'un style personnel se forme. Pour le reste, il serait plus tentant de parler d'écho, de réminiscence ou à la rigueur de filiation. On sent que les dix Américains rassemblés ont vu Klee. Mais celui-ci a surtout permis leur libération des schémas convenus. Ses émules y ont pris ce qu'ils ont voulu. Il existe en effet autant de Klee que de Picasso, l'artiste partant simultanément dans plusieurs directions. Soyons justes. La tentation devenait aussi grande pour les commissaires de relier au Bernois des gens célèbres, même si le rapport peut sembler ténu. Je pense notamment à Jackson Pollock (1912-1956), qui peut ainsi faire l'affiche de l'exposition. 

Cette dernière se présente pour une fois d'une manière logique dans l'immense halle, que dis-je dans l'aérogare du Zentrum Paul Klee. Ce dernier, abondamment représenté, se trouve dans la travée centrale. Normal. Il forme le cœur de la manifestation. Les autres tournent autour, un peu comme les mouches autour d'une lampe. Je citerai pour être complet Kenneth Noland (1924-2010), Theodoros Stamos (1922-1997), Robert Motherwell (1915-1991), William Baziotes (1912-1963) et Norman Lewis (1909-1979). Des gens qu'on voit rarement chez nous, même si le Kunstmuseum de Bâle a sorti pour l'occasion un beau Motherwell, reçu en 1986, que je n'ai jamais vu sur aucun de ses murs. Au fond, peint en vert épinard, une chronologie explique les rapports entre Klee et ses épigones d'outre-Atlantique. Elle se termine en 1950 avec un acte d'indépendance. Les «Irascibles» écrivent alors au Metropolitan Museum de New York pour lui reprocher ses choix trop européens (2).

A la recherche d'un public 

Voilà. C'est très bien fait. Intelligent. Il y a juste un peu de verbiage pour justifier certains rapprochements. Il faut profiter de la présence en Suisse de gens comme William Baziotes (montré il y a peu à la Fondazione Peggy Guggenheim de Venise) ou Kenneth Noland, qui constituent tout de même des figures de premier plan. Bref, c'est une exposition qui compte. Dommage qu'elle reste aussi peu visitée. Si confidentielle. Ouvert en 2005, le Zentrum Paul Klee connaît vraiment un problème de fréquentation. Nous devions être dix le jour de grand soleil où j'y ai passé. Personne dans le parc. Comment remonter la pente? 

(1) Lionel Feininger, qui vivait en Allemagne, était cependant Américain.
(2) Je vous parlé, il y a déjà longtemps d'une exposition sur les «Irascibles». Elle s'était tenue au Palazzo Reale de Milan.

Pratique

«10 Américains after Paul Klee», Zentrum Paul Klee, 3, Monument im Fruchtland, Berne, jusqu'au 7 janvier. Tél. 031 359 01 01, site www.zpk.org Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h. L'exposition sera présentée par la Phillips Collection de Washington du 3 février au 6 mai 2018. 

Photo (Succession Jackson Pollock/Zentrum Paul Klee, Berne 2017): Le Pollock (de petite taille) qui fait l'affiche de l'exposition.

Le texte est immédiatement suivi d'un autre sur l'exposition Klee de la Fondation Beyeler.

Prochaine chronique le mercredi 1er novembre. Carouge côté galeries et côté musée.

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