Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Bernardo Bertolucci est mort. Que reste-t-il des films qui ont tant fait parler d'eux?

Le cinéaste italien avait 77 ans. Il s'était fait connaître à 21 ans. L'homme a toujours voulu concilier troubles sexuels et pensée politique de gauche. Son ultime grand succès, "Le dernier empereur" a déjà plus de trente ans.

Bernardo Bertolucci, coiffé de son inséparable chapeau, dirige Gérard Depardieu en 1975. C'est devenu "1900".

Crédits: DR

Le public avait été surpris de voir un film signé de son nom en 2012. C'était «Io e te». Mort le 26 novembre à 77 ans, Bernardo Bertolucci appartenait alors déjà aux figures du passé. C'était une vedette de ces années 1960 et 1970, qu'il aurait aimé incarner à lui seul. Il ne faut pas voir dans cette désaffection une question d'âge, même si l'homme était depuis longtemps cloué sur un fauteuil à roulettes. Il se fait juste que l'Italien a symbolisé l'arrivée au pouvoir d'une nouvelle génération après 1960 avec Marco Bellocchio. Le temps a passé depuis. Il a démodé ces deux auteurs et (quasi) anéanti le cinéma transalpin, longtemps le plus vivace d'Europe.

Il ne faut donc pas s'étonner si les hommages rendu ce mardi 27 novembre restent limités. Des œuvres comme «Le Conformiste» (1970) ou «La stratégie de l'araignée» (1971) apparaissent lointaines, même si le premier garde un statut de «classique». Les derniers titres n'ont hélas pas marqué. Il serait nécessaire de remonter jusqu'à «The Dreamers», sorti en 2003, pour avoir un long-métrage ayant laissé des traces. Je remarque en passant qu'une bonne partie des articles parus se concentre par ailleurs sur une seule affaire. Celle du viol (simulé) subi par Maria Schneider pour une scène ne figurant pas dans le script de «Dernier tango à Paris» en 1972. La sodomisation à l'aide de beurre que lui faisait Marlon Brando aurait brisé sa vie. Notons qu'elle a aussi lancé sa carrière d'actrice. Le monde ne parlait que de cette scène il y a quarante-six ans. Mais cet acte indigne justifierait aujourd'hui qu'on passe l'ensemble de l’œuvre, ou presque, sous silence...

Pasolini, Godard et Visconti

Né près de Parme en 1941, Bertolucci est apparu tôt en tête de générique. Il a 21 ans quand il signe «La Commare secca», cette commère sèche étant la mort. Il s'agit d'un début début pasolinien, l'écrivain ayant du reste écrit le scénario, situé dans la mouvance des films réalistes banlieusards d'alors. Trois ans plus tard, le débutant donne «Prima della Rivoluzione», une adaptation très libre de «La Chartreuse de ... Parme.» Le propos se veut cette fois viscontien avec sa décomposition des vieilles sociétés et l'espoir communiste. Visconti rejettera le résultat d'une boutade. «Il ne suffit pas que le héros couche avec sa tante pour donner un film de gauche.» On est encore dans le pré-Mai 68. On tombe en plein dedans avec «Partner» en 1968, qui regarde cette fois du côté de Godard. Bertolucci, et c'est cela son grand défaut avec son intellectualisation à outrance des faits de société, a un peu trop été au cinéma.

Adapté de Moravia, «Le conformiste» fait sensation en 1970. C'est un beau film montrant comment des traumatismes sexuels enfantins peuvent mener à une intégration dans le fascisme par désir de normalisation. Il y a toujours beaucoup de sexe chez Bertolucci, qui infléchit par Freud les théories de Marx. Puis vient «Le dernier tango». Un succès de scandale planétaire. Bertolucci peut dès lors tout exiger des producteurs américains, qui viennent le chercher. Il en ressortira en 1976 un énorme malentendu, «1900» (ou plutôt «XXe siècle» pour donner une traduction correcte du titre italien). La distribution internationale est coiffée par Robert de Niro, Gérard Depardieu, Donald Sutherland, Dominique Sanda et Burt Lancaster. Bien trop long (320 minutes), le film doit se retrouve coupé en deux épisodes, de multiples scènes ayant malgré tout passé à la poubelle. Cet émondage, constant chez l'auteur, rend parfois l'histoire peu claire. Les financiers comprennent cependant que l'idéologie communiste domine. La sortie aux USA restera confidentielle.

Une carrière en zigzags

Dès lors, Bertolucci va zigzaguer, l'élan sexuel devant aller de pair dans ses scénarios avec le combat politique. «La luna» est un désastre en 1979. Il faudra attendre «Le dernier empereur», tourné en Chine, pour que le réalisateur se refasse en 1987. C'est à nouveau un énorme succès populaire, plus familial cette fois, plus «soft», même si là aussi des coupes de longueur rendent la dernière demi heure assez confuse. L'aventure débouche pour le cinéaste sur une découverte de l'Orient. Sujet à prétentions spirituelles, «Little Buddha» devient ainsi le dernier triomphe personnel de son auteur en 1993. Bertolucci travaille par la suite de manière toujours plus irrégulière, alors que son condisciple Marco Bellocchio continue sur sa lancée. Même si c'est modestement. Les Italiens ont passé à autre chose.

Je n'ai pas revu les films de Bertolucci depuis longtemps. Il me semble à craindre que nombre d'entre eux aient pris des rides. Quelques années après sa sortie en 1969, «Partner» se situait déjà à la limite du visible. Ce qui nuit le plus à Bertolucci, qui possède par ailleurs du souffle, c'est comme je l'ai dit l'aspect cérébral de son analyse politique. Plus les lourdes scènes érotiques plus ou moins explicites, dont nombre ne pourraient sans doute plus se voir tournées de nos jours. Avec ces deux penchants, il doit hélas y avoir moins d'analyses réalistes de la société italienne chez Bertolucci que dans une bonne comédie de Dino Risi ou de Mario Monicelli. Pour ce qui est de la notion d’œuvre, revendiquée par un cinéaste persuadé de son importance, même topo. A force d'aller dans toutes les directions, du film-tract à la superproduction hollywoodienne, Bertolucci s'est dispersé. Il a perdu son identité. Ce n'est pas Visconti ou Fellini. Ce n'est même pas Luigi Comencini, ô combien plus constant dans son inspiration. Ce qui manque en fait à sa production, c'est une colonne vertébrale.

P.S. Un certain nombre de lecteurs m'ont demandé comment accéder aux articles anciens de cette chronique, le site n'indiquant de manière claire que les sept dernières contributions avec ma photo. C'est très simple. Il suffit de cliquer sur mon nom en faut de l'article. La liste apparaît alors, en allant du plus récent au plus ancien.


Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."