Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Berlin a inauguré en catimini le 16 décembre son Château enfin reconstruit

Endommagé en 1945, le Schloss des Hohenzollern avait été dynamité en 1950. Après des années de polémique, il est reconstruit à l'identique. Enfin presque...

L'une des cour intérieure, avec le mélange du neuf et du faux ancien.

Crédits: Deutschlandfunk

Cela aurait dû être l’ÉVÉNEMENT. Surtout en Allemagne. Celui que l’on fête avec des foules, des feux d’artifice, une cérémonie à tout casser retransmise en direct sur les chaînes de télévision et des milliers de saucisses juteuses, histoire de faire couleur locale. Eh bien non! L’inauguration avec des années de retard du Berliner Schloss, ou Château de Berlin, s’est opérée en catimini le 16 décembre. Personne n’en a parlé, du moins à l’étranger. Ah si, tout de même… La presse française en a causé pour une affaire d’éventuelle restitution d’œuvres d’art à l’Afrique. Sa marotte. Le genre même de choses qui fait bander toute une rédaction, alors que son public a la tête ailleurs.

Le Château dans son état de 1920. Toute cette partie s'est vue scrupuleusement refaite. Photo DR.

L’entreprise était pourtant de taille. Elle a soulevé des polémiques dès la Réunification allemande de fin 1990. Qu’allait-on faire à Berlin de l’immense place s’étendant sur l’île créée au centre de la ville par la Spree? Un espace que l’Allemagne de l’Est (ou RDA) utilisait pour des parades, le Palais de la République terminé en 1976 n’occupant qu’un bout du terrain (1). Les avis restaient partagés. C’est alors que des privés, bientôt soutenus pas des «lobbies», ont émis l’idée (baroque à tous les sens du terme) de reconstruire à l’identique le château. Sans cesse transformé au fil des siècle, endommagé en février 1945 par les bombes alliées, ce dernier avait été dynamité par les communistes en 1950. Le projet semblait fou. Il heurtait en plus les gens du patrimoine. Selon eux, il demeure en effet interdit de refaire des monuments détruits, comme si les cathédrales contenaient à l’extérieur encore beaucoup de pierres d’origine. Eh puis Berlin, ce symbole de modernité, pouvait-il se projeter dans l’avenir avec la reconstitution d’un gigantesque édifice dont la silhouette générale remontait aux années 1700?

Coquilles vides

Contre toute attente, le concept a fait son chemin. Il était clair que les fonds nécessaires proviendraient en majorité du privé. La réfection ne s’étendrait pas aux intérieurs, ce qui allait transformer les façades en coquilles vides. L’extérieur reprendrait l’apparence qu’avait le château en 1919, quand la République y fut déclarée après le départ précipité de l’empereur Guillaume II. Un parti-pris cohérent, mais pas forcément heureux. Comme Versailles (le modèle du margrave de Brandebourg quand il a réussi à créer la couronne de Prusse en 1701), l’édifice s’est sans cesse vu remanié. La belle architecture baroque d’Andreas Schlüter s'est ainsi retrouvée coiffée à partir de 1850 par une terrible coupole à pans octogonaux. Mais c’était l'apparence caractéristique du Schloss, comme en témoignent films et cartes postales anciennes. Pour ce qui est des époques précédentes, pas de problème en revanche. Il ne subsiste rien, sauf des fondations, du premier château commencé en 1443 par Friedrich «dent de fer», quand il est devenu margrave et électeur du Saint-Empire romain-germanique. Vieille à peine de deux siècles, Berlin tenait alors du village. Un souci de moins!

Le dynamitage de 1950. Photo DR.

Au fil des ans, presque souterrainement, l’ambition de reconstruire le Schloss est entrée dans les esprits. Sauf celui d’Angela Merkel, apparemment. La chancelière n’a pas assisté à la pose de la première pierre et elle ne participe pas à la cérémonie virtuelle que vous pouvez voir comme moi sur le Net. Son bureau se trouve pourtant à 200 mètres de là. Peut-être a-t-elle jugé la facture un peu salée. S’il eut suffi en 1950 de 32 millions de marks est-allemands afin de restaurer le château en ruines, on a cette fois parlé de 595 millions d’euros, puis de 677. Un dépassement somme toutes maîtrisé. Rien à voir avec la Philharmonie de Hambourg du tandem Herzog & DeMeuron, dont le budget a décuplé en cours de chantier. Et tout devient si cher aujourd’hui... Pensez, pour relativiser les coûts, que Vernier (oui, la commune genevoise) parle d’une double salle polyvalente à 114 millions de francs!

Trois ailes sur quatre

Mais je reviens à Berlin, où la pierre fondatrice a été posée en 2013 après un vote historique du Bundestag. Le public avait auparavant pu se faire une idée grâce à une simulation. Rien de virtuel! Des kilomètres de toile peinte étaient tendues sur un échafaudage de tubulaires. Les travaux devaient suivre le dessin de l’architecte gagnant du concours. Un certain Franco Stella. L’Italien avait pourtant émis ce qui me semble la pire idée possible. Il voulait rebâtir trois côtés sur quatre, le dernier étant contemporain. L’idée était de rendre «évidente» la partie reconstitutée. A l’arrivée, si j’en crois les photos, le public a l’impression de se retrouver devant un décor à Cinecittà. En plus, la nouvelle aile reste à pleurer de banalité. On croirait la version géante d’un siège de l’UBS ou du Crédit Suisse. C’est heureusement la partie arrière. Celle que les visiteurs verront le moins d’emblée. Le public accédera pourtant par là au Forum Humboldt, qui occupe une bonne partie des 40 000 mètres carrés du Schloss.

Le Palast der Republik de 1976. Photo DR.

Il fallait en effet bien un contenu. Pour l’instant tout flotte, à en voir le film de l’inauguration virtuelle, où le «moderator» vedette de la TV Mitri Sirin balade le spectateur à travers des espaces démesurés. On a choisi comme bannières les frères Humboldt. L’explorateur et le linguiste cautionnent un espace tenant en bonne partie du musée d’ethnographie. Les collections asiatiques, africaines et océaniennes, qui se trouvaient très bien à Dahlem, se voient peu à peu rapatriées au centre de la ville. D’où les fameuses polémiques. Elles tiennent bien sûr aux œuvres africaines conservées par Berlin. "Un honteux rappel de la colonisation", l’Allemagne ayant cependant perdu ses possessions extra-européennes en 1919. D’où une grosse agitation des intellectuels et des journalistes (qui sont rarement des intellectuels). Restitutions! Il fait dire que derrière le Forum devait notamment (2) se trouver Bénédicte Savoy. Le fer de lance du débat sur les spoliations. La Française s’est désistée en 2017. Depuis cette dame, gaie comme un saule pleureur, se répand en invectives médiatisées contre le Forum…

Noir et blanc

Voilà. Je vous ai fait partiellement visiter la chose en ayant lu, et surtout vu le film. Guindé et sinistre. Une heure de projection. La ministre de la Culture Monika Grütters demeure seule à mettre un peu de couleurs avec sa robe. Autrement, c’est aussi noir que la situation sanitaire. Et aussi blanc que l’architecture de Franco Stella. Une architecture flambante neuve avec par-ci, par-là une petite pierre authentique. Mais pas l’essentiel! Le bout de façade avec le balcon où Karl Liebknecht avait proclamé la république fin 1918 (avant de mal finir, du reste) avait été sauvé par les communistes en 1950 pour se voir incorporé dans le Staatsratsgebäude. En souvenir historique. Eh bien, il y est resté! Ce morceau a lui aussi été remplacé par une copie dans le Schloss actuel, auquel les Berlinois finiront bien par s’habituer. Les jeunes Moscovites ne savent même pas que leur cathédrale Saint-Sauveur, abattue en 1931 sur l’ordre de Staline, est en réalité un pastiche des années 1990. Pour eux, elle a toujours été là. Idem pour la réfection de la Frauenkirche à Dresde.

Monika Grütters, la ministre de la Culture, et Hartmut Dorgeloh, le directeur du Forum. Photo Deutschlandfunk.

(1) Truffé d’amiante, le Palais de la République, que j’ai encore pu visiter en 1999, a fini par être abattu en 2006. Non sans protestations. Il avait à peine quarante ans…
(2) Il est en fait dirigé par Hartmut Dorgeloh. Un Allemand de l’Est. 58 ans. On le voit dans le film. Il n’a rien du boute-en-train.

Pratique

Sites: Pour l’historique www.berliner-schloss.de en version française. C’est très bien raconté. Pour le film, www.humboldtforum.org

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