Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Beaubourg présente les dessins de Stéphane Mandelbaum, assassiné à 25 ans

Le Centre Pompidou vend cette fois une tranche de vie et de mort. Obsédé par ses origines juives, graphomane, marié à une Congolaise, Mandelbaum a produit un oeuvre assez fascinant.

Francis Bacon, revu par par Mandelbaum qui a aussi peint l'amant du peintre George Dyer, qui s'est suicidé.

Crédits: Succession Stéphane Mandelbaum, Centre Pompidou, Paris 2019.

C'est une audace, mais mesurée. Le Centre Pompidou n'aime pas les risques. Il faut dire qu'on lui demande, comme à tous les grands musées d'Etat du reste, de «faire des entrées». D'où la présence permanente, au sixième étage, de stars vieillissantes ou décédées parfois depuis longtemps. Stéphane Mandelbaum occupe ainsi le cabinet graphique du quatrième, voué à l'expérimentation. Il faut dire que le Belge s'est limité au dessin, même s'il se révèle parfois de grandes dimensions. Ce médium correspondait mieux à une forme de frénésie productrice. Il n'a visiblement pas été difficile de remplir cet espace même si l'artiste est mort, assassiné, à 25 ans.

Assassiné. Eh oui! Beaubourg peut aussi bien vendre une tranche de vie, ou plutôt de mort, au visiteur qui n'a pas l'habitude de vies violentes, ou plutôt «brûlées» comme l'a dit un de ses biographes pour Pasolini. Tout va vite avec lui. Stéphane naît en 1961 à Bruxelles, dans un milieu plutôt privilégié. Son père Arié est peintre et enseignant. Sa mère Pili une illustratrice connue. Il a deux frères apparemment sans problèmes. Lui se passionne pour les sports de combat et se laisse fasciner par ce qui passe alors pour les figures de la transgression. Pier Paolo Pasolini, tué dans des circonstances mystérieuses en 1975. Rimbaud. Francis Bacon, qui sait pourtant toujours s'arrêter à temps. Pierre Goldman, qui se verra tué à bout portant par des inconnus en 1979. Avec ce dernier, les admirations du jeune Mandelbaum, considéré avec indulgence comme un «Wunderkind» par ses parents, glissent vers le banditisme. On se souvient (enfin les plus âgés se souviennent) que Goldman, défendu par toute la gauche intellectuelle française, de Jean-Paul Sartre à Simone Signoret, aurait tué deux pharmaciennes de sang froid après avoir commis divers braquages. Il se verra finalement acquitté après un retournement de témoignage. Mais le témoin a depuis assuré avoir été victime d'intimidations gauchistes...

Fascination pour le nazisme

Tout cela apparaît déjà confus. Mais Stéphane s'est de plus tôt mis à la recherche de ses racines juives, dans une ville comme Bruxelles qui contient une importante communauté israélite. Il a s'est ainsi appris non pas l'hébreu, mais le yiddish. Quelque chose de plus proche. Une langue identitaire et non pas archéologique. Les origines arméniennes de sa mère semblent en revanche l'avoir peu intéressé. Avec elles, il devenait pourtant l'héritier d'un double génocide. Sa judaïcité l'a amené à se pencher sur les figures du mal. Goebbels ou Röhm sont ainsi apparus dans son œuvre proliférant aux côtés de Bacon ou de papa. Il y a quelque chose de malsain dans cette manière de produire et de reproduire ce qui vous a tué. Mais Mandelbaum s'est obstiné avec des dessins résolument figuratifs qui se surchargent par ailleurs de croquis, de notes et parfois même de collages. Nous ne sommes finalement pas loin, avec ces aspects obsessionnels, de l'art brut. Disons qu'on pourrait ici parler d'art brut cultivé, les deux choses n'étant pas forcément antagonistes.

Goebbels, revu par Mandelbaum. Une attraction trouble. Photo Succession Stéphane Mandelbaum, Centre Pompidou, Paris 2019.

Mandelbaum va ensuite se mettre en couple avec une jeune Congolaise, mère d'un enfant qu'il adoptera. Ils en auront un autre ensemble après. Le duo fréquente les milieux interlopes nés de l'immigration zaïroise. C'est alors la chute dans la petite criminalité. Un passage à l'acte après beaucoup de vies rêvées. Mandelbaum se retrouve finalement mêlé au vol d'un Modigliani chez une vieille dame. J'ignore ce qu'est devenu le tableau. L'homme disparaît alors. Des enfants retrouveront son corps à demi décomposé dans une décharge près de Namur en janvier 1986. La médecine légale découvrira qu'il a été tué, puis brûlé à l'acide, à moins que ce ne soit l'inverse. Nous voici très loin du monde policé et feutré du Centre Pompidou, même si celui-ci feint de s'intéresser parfois aux mauvais garçons.

Un désir de transgression

L'actuelle rétrospective organisée par Anne Montfort sent donc gentiment le soufre. Il y a aux murs de grandes feuilles, avec des figures inquiétantes regardant le spectateur. Il s’agit au départ d'autoportraits. Puis viennent les figures admirées et haïes, la distinction entre les deux sentiments n'apparaissant pas toujours bien claire. Puis les gens rencontrés dans les lieux fréquentés par les Congolais, auxquels il tente de s'assimiler. C'est spectaculaire. Très personnel. Assez beau. Souvent dérangeant. Il y a là un constant désir de transgression, même s'il s'agit là d'un mot typiquement intellectuel. Disons que nous sommes dans une marginalité assumée, loin d'une famille embourgeoisée, même si les Mandelbaum se veulent très libéraux.

Une partie des œuvres appartient à Beaubourg, qui possède un important cabinet graphique contemporain, en partie dû au mécénat des époux Guerlain. D'autres sont jusqu'ici restées dans la famille. Le nom de certains prêteurs peut sembler éclairant. Il y a parmi eux Antoine de Galbert, qui avait fait de la défunte Maison Rouge un centre culturel parisien particulièrement vivant. J'ai aussi noté Marin Karmitz, fasciné par la culture juive à laquelle il se rattache de toutes ses forces. Il conviendrait maintenant que l'art de Stéphane Mandelbaum (car il s'agit bien là d'un art) sorte de cette ambiance mortifère. Nul doute que certains galeristes vont s'appliquer à y parvenir. Pompidou constitue une excellente carte de visite.

Pratique

«Stéphane Mandelbaum», Centre Pompidou, place Georges-Pompipou, Paris, jusqu'au 20 mai. Tél. 00331 44 78 12 33, site www.centrepompidou.fr Ouvert tous les jours sauf mardi de 11h à 21h.

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