Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Beaubourg présente Georgia O'Keeffe, l'amazone de la peinture américaine

La rétrospective vient de Madrid et elle finira en 2022 à la Fondation Beyeler de Bâle. Elle met à l'honneur une femme entre figuration et abstraction.

L'affiche de l'exposition.

Crédits: Succession Georgia O'Keeffe, Centre Pompidou, Paris 2021.

C’est une figure emblématique. Avec son aspect austère et sec de vieille protestante (même si elle était en fait catholique, comme le laisse supposer son nom), Georgia O’Keeffe incarne à sa manière les Etats-Unis. Sans doute pas l’Amérique des pionniers, mais tout de même! La femme est née en 1887 dans le Wisconsin. Autant dire dans un décor de western. La chose en faisait du coup une provinciale. Une débutante en apparence éloignée des milieux cultivés de la Côte Ouest, et en particulier de New York. Cette faiblesse est devenue sa force. Au fil des décennies, Georgia a pu devenir la représentante-type d’une peinture nationale voulant couper ses liens de subordination avec l’Europe. Un continent qu’elle ne visitera (avec apparemment beaucoup de plaisir, d’ailleurs) que sur le tard, Quand sa carrière, et donc sa réputation, était faite. Une Américaine cent pourcent.

Georgia O'Keeffe par son compagnon Alfred Stieglitz. DR.

Georgia O’Keeffe l’iconique fait aujourd’hui l’objet d’une grande rétrospective au Centre Pompidou. L’institution laisse bien sûr entendre qu’il s’agit là d’une grande rareté, obtenue par faveur exceptionnelle. Ce n’est pas tout à fait vrai. Décédée presque centenaire en 1986, la longévité faisant partie du mythe, la femme a été exposée au Musée de Grenoble en 2018. Un lieu bien moins prestigieux, quelles que soient les qualités de son directeur Guy Tosato. Je me souviens aussi de l’avoir vue, il y a bien des années, au Kunsthaus de Zurich. C’était à l’automne 2003. Organiser une rétrospective autour d’elle n’offre en soi rien de difficile. Il suffit, comme pour son alter ego Edward Hopper, de connaître les bonnes personnes. Leur œuvre reste concentré. Trop, sans doute. La Fondation créée autour de Georgia tient (presque) tout en mains. Autrement, la plupart de ses toiles se trouvent aux Etats-Unis. Il ne se rencontre presque rien de l’Américaine dans les musées européens. Un défaut d’intérêt, peu a peu suivi par une explosion des prix.

En tandem avec Alfred Stieglitz

Georgia O’Keeffe a donc vu le jour dans une Amérique en formation. Sa vocation est intervenue tôt. Son «genre», comme on dit maintenant, semble avoir joué peu de rôle son son parcours. Elle se voit vite admise dans les grandes écoles de Chicago puis de New York. Une formation classique qui la déçoit un peu. L’apprentie va continuer à se former seule, tout en enseignant au Texas. Dans un moment de doute, elle remplace la peinture à l’huile par le dessin. Une de ses amies envoie certains de ses travaux à la galerie 291 de la capitale intellectuelle du pays. C’est alors LE lieu d’art moderne aux Etats-Unis, dirigé par le photographe Albert Stieglitz. Georgia va devenir sa protégée, puis sa maîtresse et enfin sa femme, le processus prenant de nombreuses années. Jusqu’à la mort de Stieglitz, son aîné d’une génération, leurs trajectoires resteront parallèles. Elle exposera chez lui en moyenne une fois par an. Avec succès. Tôt muséifiée (comme on dit momifiée), Georgia devient une star de la peinture figurative d’Outre-Atlantique, même si elle a récemment fait à Pompidou une apparition dans le cadre d’«Elles font l’abstraction». Il faut dire que son art se situe «middle of the road», autrement dit à mi-chemin. Georgia évoque davantage qu’elle montre.

"Gris bleu et noir, cercles roses". A la limite de l'abstraction. Photo Succession Georgia O'Keeffe, Centre Pompidou, Paris 2021.

Ses œuvres de jeunesse ayant disparu dans un autodafé allumé «pour mieux recommencer à zéro», les toiles d’avant-guerre illustrent bien cette ambivalence. Il y a d’une part les gratte-ciel, qui représentent l’aspect mâle de la civilisation «yankee». Ils symbolisent le modernisme et l’urbanisation de ce monde. De l’autre côté se trouvent les fleurs, cadrées en très gros plans. Pistils et pollens. Une vision hautement sexualisée, même s’il s’agit de montrer la nature. Georgia O’Keeffe va se défendre des rapprochement trop osés. Il lui était cependant difficile de le faire. Cette personne au physique plutôt revêche n’avait-elle pas posé nue pour des photos de Stieglitz dont elle avait autorisé la diffusion? Bien que variées, ses inspirations demeuraient de plus récurrentes. Voire obsessionnelles. Les esprits les plus chastes eux-mêmes commençaient à avoir des doutes.

Scénographie ouverte

Perceptible à Beaubourg, où la scénographe Jasmin Oezcebi a pris l’option d’un large plateau ouvert, l’évolution va par la suite se révéler imprévisible. Georgia O’Keeffe découvre le Nouveau-Mexique et ses déserts et les Indiens en 1929. Elle finira par s’y installer, de manière saisonnière puis définitive. Elle renouera d’abord là avec une vraie figuration, mettant notamment en vedette les ossements desséchés qu’elle ramasse dans ses promenades. Puis sa maison «couleur locale» va l’amener à un art quasi minimal. Un mur, une porte vus de manière frontale. L’artiste se rapproche ici des époux Albers (honorés en ce moment au Musée d’art moderne de la Ville de Paris) en voyage au Mexique. Il faut dire que la vue de l’artiste baisse. Mais cette infirmité lui permet de se refaire un nom dans les années 1970 auprès des plasticiens d’avant-garde. Une cheffe d'école.

Une dimension cosmique? Photo Succession Georgia O'Keeffe, Centre Pompidou, Paris 2021.

Conçue par Didier Ottinger, assisté d’Anna Hiddleston-Galloni, l’exposition convainc et séduit. Elle transforme ce que l’oeuvre pourrait avoir de limité en avantage. Le visiteur découvre la permanence d’une démarche. Le suivi des recherches. L’originalité des propositions. Un Georgia O’Keeffe se reconnaît de loin. Tout en restant elle-même, la femme permet de parler d’abstraction et même de cosmos, mot dangereux s’il en est. Elle autorise en fait tous les discours, ce qui dénote une richesse certaine. La scénographie elle-même, comme je vous l’ai déjà dit, se veut ouverte. Il n’existe pas que «l’amazone ou la Calamity Jane moderne», pour reprendre les termes utilisés dans les fiches remises au public. Les visiteurs peuvent se construire leur vision d’une artiste ne surfant pas sur le féminisme ambiant. Georgia O’Keeffe existe pour tous pour chacun. Unique et différente.

Pratique

«Georgia O’Keeffe», Centre Pompidou, place Georges-Pompidou, jusqu’au 6 décembre, Tél. 00331 44 78 12 33, site www.centrepompidou.fr Ouvert tous les jours de 11h à 21h, le jeudi jusqu’à 23h. L’exposition, qui vient du Museo Nacional Thyssen-Bormenisza de Madrid, sera à la Fondation Beyeler de Bâle du 12 janvier au 22 mai 2022.

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