Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Beaubourg présente avant Bâle sa magnifique histoire du cubisme 1907-1917

Le Centre Pompidou propose des toiles ou collages de Barque et de Picasso, bien sûr. Mais l'exposition sait aller au-delà pour retracer tout un mouvement pictural,

Une toile de Juan Gris. L'Espagnol rappelle que le cubisme a aussi pu se montrer coloré.

L'histoire est bien connue. Il n'en reste pas moins permis de la raconter. D'abord, une nouvelle génération pousse tous les vingt ans. Elle pousse du coup ses aînées dehors, d'ailleurs. Il est toujours possible de trouver du nouveau. Il suffit enfin de savoir raconter. Certains organisateurs d'expositions ne posséderont jamais ce don. Tel n'est heureusement pas le cas de Brigitte Leal, de Christian Briend et d'Ariane Coulondre, qui ont conçu «Le cubisme 1907-1917» pour le Centre Pompidou, avec une suite au Kunstmuseum de Bâle. Difficile ici de se passer de ce dernier! L'institution alémanique et le Musée national d'art moderne se sont partagés dans les années 1950 la collection de Raoul La Roche (comme les pharmaceutiques). Le plus bel ensemble de Picasso et de Braque cubistes qui soit.

Couvrant un important espace au sixième étage de Beaubourg, l'exposition brasse large. La première partie se voit consacrée aux sources, placées sous le signe du primitivisme. Il se reflète là des origines intellectuelles et géographiques pour le moins diverses. Un mur peut se voir consacré à Paul Gauguin, avec ses apports polynésiens. De grandes vitrines abritent des objets africains alors découverts par les artistes chez des brocanteurs. Pas seulement de futurs cubistes, d'ailleurs! Une cimaise se voit enfin réservée à Paul Cézanne, dont la rétrospective posthume de 1907 (l'Aixois était mort depuis quelques mois) a connu un tel impact au Salon d'Automne. Il se rencontre déjà chez lui une vision ramenée à des formes géométriques. De petits plots se retrouvent jusque sur sa sublime «Femme à la cafetière», qui n'en demeure pas moins un portrait.

Une autre figuration

Les prémices de ce saut dans la modernité que reste le cubisme sont donc en partie archaïsants. Tout commence avec le séjour à Gosol de Picasso en 1906, qui forme parallèlement la conclusion de l'exposition d'Orsay consacrée aux périodes bleue et rose de l'Espagnol (1). Les formes se synthétisent. Elles se schématisent. Un chef-d’œuvre comme le «Portrait de Gertrude Stein», venu de New York, offre avant tout un travail de simplification. Braque, qui sort d'un fauvisme assez sage, y répond avec le «Grand nu» de 1906, mis ici en regard d'une sculpture en taille directe de Derain. Le train s'est mis en marche. Il va s'emballer. Quelques mois plus tard, Braque et Raoul Dufy se retrouvent à l'Estaque pour travailler sur le motif. Un motif qui n'avait jamais subi un tel traitement. Il faut pourtant dire une chose, avant de poursuivre. Le cubisme et l'abstraction n'ont rien de commun. Ici, le sujet n'est pas évacué. Ce qui se voit recherché, c'est une nouvelle perception de la réalité. Une vérité, comme le dira un critique dédaigneux, réduite à l'état de petits cubes.

L'exposition multiplie par la suite les tableaux importants, généralement verticaux et de bonnes dimensions. Il en est venu de partout. Le portrait d’Ambroise Vollard, le marchand de Cézanne, puis de Derain, peut se retrouver à côté de celui de Daniel-Henry Kahnweiler, le promoteur des cubistes. Les guitares décomposées sont tantôt de Braque, tantôt de Picasso. Bien malin celui qui les distingue parfois, tant leurs manières tendent à se confondre! Fernand Léger entre dans la ronde vers 1910. Il trouve vite ses marques, avec des éclats de couleurs. Du reste, après les périodes que la critique distingue de manière byzantine entre le cubisme analytique et le cubisme synthétique, les rouges comme les verts reviennent. Il ne faut pas limiter le genre aux beiges, aux gris et aux noirs. Henri Laurens occupe une jolie place dans l'accrochage avec ses créations sur papier. Important, le papier pour les cubistes! Une section entière se voit vouée aux collages, apparus en 1912. Ils se révèlent d'une certaine manière la négation de la peinture. Mais pas celle de la figuration. Bien au contraire!

Horizon large

J'ai cité Léger et Laurens. Je pourrais aussi parler de Juan Gris, d'Albert Gleizes et d'Henri Le Fauconnier. Des époux Delaunay. De Léopold Survage. De Francis Picabia enfin, qui a connu sa saison cubiste. Intelligemment, même si la chose a provoqué des réticences d'un critique comme celui de «Télérama», les trois mousquetaires Brigitte Leal, Christian Briend et Ariane Coulondre ont décidé de voir large. D'ouvrir l'horizon jusqu'à la sculpture. Il n'y a pas deux têtes de mouvement en compétition, comme pour un combat au sommet. Le cubisme n'a pas été que le fait d'un duo n'exposant pas dans les salons. Il s'est étendu à des disciples. Ces derniers en ont sans doute proposé une version assagie. Affadie. Ils n'en existent pas moins. Ce sont d'eux que le grand public d'alors a vu les œuvres aux Indépendants (2). Ces présentation de groupe en ont fait des artistes invendables, certes, mais connus. Le cubisme a amusé les foules. Une manière comme une autre de faire parler de soi. L'exposition propose du reste le petit film comique, «Rigadin peintre cubiste». Une preuve que même le grand public voyait à l'époque de quoi il retournait.

Bien sûr, certains trouveront qu'Albert Gleizes ou Jean Metzinger ne tiennent pas le coup face à Braque et Picasso. Le problème ne se situe pas là. Tout mouvement possède ses vedettes mineures. Celles-ci se montrent capables d'un bon jour, comme Picasso peut en avoir occasionnellement un mauvais. Dans cette exposition aussi remarquable, il y a donc de la place pour les réussites des cubistes de série B. Je note en passant qu'ils ont réussi à intéresser une collectionneuse comme Peggy Guggenheim. Mieux vaut le meilleur Metzinger, acheté du reste par l'Américaine, qu'un Braque secondaire. Car il y en a! Notons qu'au moment où Braque et Picasso se séparent à Avignon en 1914, le premier se voyant appelé sous les drapeaux, ils ne savent pas qu'un seul des deux poursuivra sur une voie royale. Les Braque des années 1930 à 1960 (à part quelques réussites isolées vers 1940) se situent loin, très loin des sommets cubistes. L'homme a rallié après la guerre une certaine tradition française. Comme Derain l'avait fait avant lui. Quand on se montre génial, ce n'est souvent pas pour la vie!

(1) L'exposition d'Orsay sur Picasso bleu et rose dure jusqu'au 6 janvier 2019.
(2) Les trois commissaires n'ont retenu que des toiles effectivement présentées au Salon des Indépendants en 1911 et 1912. 

N.B. Je suis moins d'accord avec la salle finale, où l'on retrouve aussi bien la «Porte-fenêtre à Collioure» d'Henri Matisse et le roue de bicyclette de Marcel Duchamp. Aucun rapport avec le cubisme! Si vous voulez mon avis, avec sa roue, Duchamp roule pour lui tout seul.

Pratique

«Le cubisme, 1907-1917», Centre Beaubourg, place Georges-Pompidou, Paris, jusqu'au 25 février 2019. Tél. 00331 44 78 12 33, site www.centrepompidou.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 11h à 21h. Le jeudi jusqu'à 23h. "Kosmos Kubismus" sera au Kunstmuseum de Bâle du 30 mars au 4 août 2019.

Certains liens directs pour aboutir à cette chronique ont été rétablis. Sans hélas que les anciens, qui se heurtent au vide, aient disparu. Mes mots clés sont désormais "etienne" "dumont" "bilan" sur Google. Chez moi du moins, ça marche!

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