Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Baselitz, Tuymans, Korzhev ou Immendorf figurent hors Biennale au menu vénitien

Les grandes rétrospectives se situent aujourd'hui toutes dans le "off". Elles proposent des expositions souvent solides. A découvrir dans les palazzi.

Luc Tuymans. un image inspirée par le film "Le village des damnés".

Crédits: Luc Tuymans. Photo fournie par la Fondation Pinault.

Je ne suis pas en train de faire le ménage. Mais il y a de cela. C'est en fait la même chose à chaque début du mois d'août. Un exercice se termine. L'année suivante va commencer. Elle s'annonce déjà, d'ailleurs. Sans qu'il y ait vraiment eu de pause en 2019, la masse des communiqués annonce aujourd'hui septembre, quand ce n'est pas octobre. Or il me reste quantité d'expositions vues, de livre lus et de gens rencontrés depuis le printemps. Que faire? Qu'en faire? Rien, si ce n'est des colis ficelés. Je vous livre donc aujourd'hui une édition en marge de la Biennale de Venise, qui se poursuit jusqu'au 24 novembre. Je garde juste, pour la bonne bouche, le Jannis Kounellis de la Fondazione Prada au Palazzo Corner della Regina. Une réussite totale. Ce sera pour bientôt. Je ferai en revanche l'impasse sur la Punte della Dogana. Un simple accrochage, avec des pièces de la Collection Pinault. Idem pour le Günther Förg, assez raté, du Palazzo Polignac.

La Pelle, Luc Tuymans

Né en 1958, le Belge fait partie des favoris de François Pinault. Le Palazzo Grassi consacre donc une exposition entière à cet artiste produisant pourtant des tableaux de relativement petites dimensions. On les reconnaît facilement. Ce sont des toiles figuratives, aux tons délavés. Un peu comme ceux de Marlene Dumas. Le sujet en reste apparemment anodin. Il se cache en fait soigneusement. Tuymans nous raconte des histoires terribles, qu'il emprunte à la Seconde Guerre mondiale, au cinéma d'horreur ou à l'histoire coloniale du Congo. Avec lui, on ne sort pas des angoisses et des mortifications. Mais la chose séduit les intellectuels, qui considèrent aujourd'hui les artistes comme des penseurs. Vous avez donc rendez-vous avec les camps, Albert Speer l'architecte d'Hitler, l'auteur de romans patriotique flamands Ernest Claes ou Curzio Malaparte. D'où le nom de l'exposition, qui reprend le titre d'un roman de ce dernier "La Pelle", dont l'action se passe dans la Naples de 1945. (jusqu'au 6 janvier 2010, site www.plazzograssi.it)

Baselitz Academy

Depuis l'inauguration de son rez-de-chaussée après des décennies de travaux (ceux-ci se situent en ce moment dans les salles permanentes, presque toutes fermées, du premier étage), l'Accademia s'est ouverte à l'art contemporain. Elle marche ainsi sur les brisées de la Ca' Pesaro, qui présente en ce moment Arshile Gorky. Mais nous sommes dans la ville de la Biennale! A 81 ans, les 80 ayant été fêtés en 2018 avec des expositions organisées un peu partout, Georg Baselitz devient le premier homme à entrer de son vivant dans ce conservatoire des gloires passées. Mario Merz ou Philip Guston étaient déjà morts. Bien faite, l'actuelle présentation est annoncée par une sculpture noire, comme carbonisée, dans la cour. Elle propose un déroulé de la production du maître, avec plusieurs séries comme les "Elke" ou les "Fingermalereien" de 1971-72. Plusieurs dessins des tout débuts, copiés sur les peintres du passé, font partie de cette présentation. Ils montrent les liens entretenus par l'Allemand avec l'Italie, où il possède toujours quelque part (le lieu a plusieurs fois changé) un atelier (jusqu'au 6 octobre, www.gallerieaccademia-it)

L'un des Baselitz exposés (la tête en bas, bien sûr!) à l'Accademia. Photo Georg Baselitz, Courtesy Gagosian Gallery.

Gely Korzhev, Retour à Venise

Nous vivons le temps des réhabilitations. Fini les coupables! Il n'y a plus que des victimes. En 1962, le Moscovite était l'hôte d'honneur de ce qui était devenu le pavillon soviétique. Vous voyez. Le petit bâtiment en forme d'église orthodoxe construit en 1914 dans les Giardini de la Biennale. Il y présentait un étrange triptyque, composé d'éléments de taille différente. Le morceau de choix, au centre, en était un homme (un ouvrier?) ramassant un drapeau rouge tombé à terre. L'ensemble est aujourd'hui ramené à la Ca' Foscari, un bâtiment dépendant de l'Université qui fricote depuis longtemps avec les Russes. Il y a là une cinquantaine d'oeuvres de Khorzev (1925-2012). Un représentant très apprécié sous Staline du "style sévère". Dans les années 1960 à 1990, l'homme avait poursuivi sa figuration stricte, qui ne manque d'ailleurs ni de métier, ni de force. Mais difficile de faire plus officiel! Déboussolé comme d'autres par la chute de l'URSS, Korzhev a ensuite donné d'étranges compositions fantastiques. La rétrospective se focalise sur les années 60 à 80 (jusqu'au 3 novembre, www.unive.it)

Le centre du triptyque de 1962, présenté alors par Gely Korzhev. Photo Succession Gely Korzhev, Ca' Foscari, Venise 2019.

Immendorf

Tiens! Un revenant. Jörg Immendorf n'a plus guère fait parler de lui depuis sa mort en 2007, alors qu'il avait 62 ans. Cet Allemand bon teint a pourtant connu son moment de célébrité. Ancien instituteur, il avait découvert l'art à 22 ans, devenant à Düsseldorf l'élève de Joseph Beuys. En 1968, l'homme avait rêvé d'une création changeant sinon le monde, du moins la société. Mais, contrairement à bien d'autres jeunes gens de l'époque, il souhaitait pour sa part clairement devenir célèbre. D'où la création du groupe Lidi, aujourd'hui bien oublié. Puis Immendorf s'est mis à rêver, avant tout le monde, d'unité allemande On se souvient surtout de lui pour d'énormes toiles, à la figuration agressive, sur le thème général de "Café Deutschland". L'actuelle présentation, au second étage (en temps normal vide) du Palazzo Querini Stampaglia réunit des travaux des années 1970 à 2000. Uniquement des tableaux, mais difficile de faire autrement. Les sculptures d'Immendorf font jusqu'à 25 mètres de haut... L'ensemble ne vieillit selon moi pas très bien. Leur auteur ne me semble pas près de sortir du purgatoire (jusqu'au 24 novembre, www.querinistampaglia.org)

Yun Hyong-Keun

Nous commençons seulement à découvrir l'art coréen. Il est représenté à Genève par la galerie Artvera's. A Venise, en marge d'une Biennale, une exposition de groupe s'est tenue en 2015 au Palazzo Polignac. Voici une rétrospective, dédiée à l'un de ses figures marquantes de l'après-guerre. Yun Hyong-Keun (1928-2007) a connu une existence difficile. Après avoir grandi sous l'occupation japonaise, il s'est retrouvé étiqueté "étudiant communiste" à Séoul, alors qu'éclatait la Guerre de Corée. Il a failli être fusillé. Plus tard, les Nord-Coréens l'ont obligé à devenir espion. Enseignant, Yun a enfin subi une affaire d'élève favorisée, dont il a dénoncé les hautes connexions. La chose lui a valu d'être quatre fois emprisonné. Curieusement, sa peinture abstraite se révèle empreinte de silence et de méditation. C'est un art extrêmement dépouillé, placé sous le signe de "La porte du Ciel et de la Terre". Le spectateur se voit appelé à voir des choses, ou connaître des sensations. Assez impressionnant, l'ensemble a trouvé au rez-de-chaussée du Palazzo Fortuny l'écrin voulu. Les toiles sont accrochées sous une faible lumière sur des murs de brique savamment décatis (jusqu'au 24 novembre, www.fiortuny.visitmuve.it)

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