Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BÂLE/Sofia Hultén joue les provocatrices au Museum Tinguely. Et alors?

Crédits: Museum Tinguely, Bâle 2018

«Voici la réponse. Quelle est au fait la question?» Sofia Hultén met la charrue devant les bœufs au Museum Tinguely de Bâle. Cette Suédoise de 46 ans est la nouvelle invitée d'une institution qui doit sérieusement réfléchir à la nature de ses hôtes. Les manifestations temporaires répondent par principe à l'esprit du génie des lieux, autrement dit Jean Tinguely. L'homme est décédé il y a déjà vingt-sept ans. Ce laps de temps suppose des rajeunissements compliqués. Qui peut encore se revendiquer aujourd'hui de cet anarchiste des beaux-arts qui s'était retrouvé à promu partir de l'«Euréka», conçu pour l'Exposition nationale de 1964, créateur officiel à sa plus grande surprise? 

Le Museum Tinguely de Bâle (il en existe un autre, je le rappelle, à Fribourg sa ville natale) a quelquefois eu la main heureuse. Tout récemment, en dépit de son sens forcené du commerce, le Belge Wim Delvoye pouvait se situer dans le sillage. Plus loin dans le temps, l'institution avait eu la bonne idée d’accueillir en 2016 le Britannique Michael Landy. Un destructeur forcené qui avait notamment signé un «Hommage à Tinguely». Tout allait alors pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, comme aurait dit Pangloss dans le «Candide» de Voltaire.

Références intellectuelles 

Avec Sofia, qui vit et travaille aujourd'hui à Berlin, je me sens plus sceptique. Les références intellectuelles se révèlent ici innombrables, avec ce qu'elles peuvent avoir de normatif et de contraignant. L'artiste se dit  adepte de concepts philosophiques et physiques. Ajoutez à ce mélange, déjà détonnant en lui-même, une once de «pulp fiction» et un zest de «pop culture». Cela commence à faire beaucoup pour un seul cocktail. Surtout que la dame peine à conférer une forme plastique à ces entreprises, conçues à partir d'objets généralement trouvés, puis détournés. Il n'y a rien de ludique ici, comme chez Tinguely. La réflexion précède l'action, et puis après basta. 

La méthode se révèle claire dans une vidéo comme l'«Altered States» de 2013. En plan fixe, avec des fondus au noir, le spectateur voit Sofia allant et venant autour d'une benne posée dans une rue berlinoise sinistrée. Elle en sort un objet, lui fait subir une légère intervention et le replace à sa place originelle. Deux planches se retrouveront ainsi collées. Une mousse entaillée au cutter. Une pièce de bois pliée en deux. Le petit jeu pourrait continuer éternellement. La bande a cependant la sagesse de durer moins de dix minutes. Dans un autre film, Sofia croque une pomme, à laquelle elle fait subir diverses avanies avant d'en jeter le trognon. Dans une troisième, elle échange ses chaussures contre celles trouvées dans la rue, avant de revenir après maintes pérégrinations à sa paire de départ. Là, je crois bien qu'il y a un truc. Ces souliers semblent tous assez bien lui aller...

Un test intéressant 

Les autres pièces, en trois dimensions, se révèlent du même tonneau. Il y a des vêtement pendant à des grillages. Une échelle dont les échelons ont été quelque peu bricolés afin de la rendre inutilisable. Cela peut amuser, certes, mais était-il indispensable de convoquer le pré-socratique Héraclite pour autant? Il s'agit à mon avis là une sorte d'exhibitionnisme intellectuel. De gargarisme cérébral. De rempart contre la critique. Qui oserait s'attaquer ensuite à un travail dont le rapport avec les arts, beaux ou non, n'apparaît pas bien évident? 

Pour conclure, la prestation de Sofia Hultén soumet selon moi le public à un test intéressant. Jusqu'où chacune des personnes qui le composent fait-elle aller sa notion de création artistique? Suffit-il d'une intention? Faut-il exiger un résultat? L'auteur est-il enfin obligé (ou non) de faire quelque chose lui-même? Et si Sofia n'entre pour lui pas dans les règles qu'il a fixées, de quoi s'agit-il? D'une expérience? D'un test sur la patience et les nerfs du visiteur? D'autre chose encore? Une seule notion me semble sûre. La production de la Suédoise me semble échapper au marché de l'art, même si elle se voit représentée par la galerie Nordenhake de Stockholm. Cela dit, certains musées se révèlent aujourd'hui très audacieux dans leur politique d'acquisition. Il leur faut manifester vis-à-vis de l'extérieur leur indépendance d'esprit... Un peu de "provoc" ne fait donc pas de mal.

Pratique
«Sofia Hultén», Museum Tinguely, 1, Paul-Sacher Anlage, Bâle, jusqu'au 1er mai. Tél. 061 681 93 20, site www.tinguely.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.

Photo (Museum Tinguely): Sofia Hultén devant l'une de ses oeuvres présentées à Bâle.
Prochaine chronique le lundi 26 février. Rencontre avec la nouvelle directrice du Musée Baur de Genève.

 

 

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