Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BÂLE/Le Museum Tinguely présente les machines à merde de Wim Delvoye

Crédits: Wim Delvoye/Pro Litteris, 2017/Museum Tinguely, Bâle/Daniel Spehr

Cela peut sembler contraignant. Mais c'est mieux ainsi. Le Museum Tinguely de Bâle se doit d'abriter des expositions temporaires en phase avec le sculpteur. Autrement, il s'égare, ce qui lui est parfois arrivé. L'institution se révèle en revanche excellente lorsqu'elle arrive à créer des points de rencontres. Ce fut récemment le cas avec Stephen Cripps, et surtout Michael Landy. Le premier des deux Britanniques reprenait le côté «happening» de Jean Tinguely, tandis que l'autre poursuivait sa démarche sur le plan conceptuel. On se souvient de la machine de Landy détruisant les cartes de crédit, ou de son action dans un ex-grand magasin londonien. Au courant de celle-ci, il avait saccagé la totalité de ses biens matériels, passeport compris. 

Wim Delvoye semble donc parfaitement à sa place entre les grosses installations de Tinguely. Tout le monde connaît aujourd'hui le Belge, né en 1965. Il en a vu, au moins en reproductions, les cochons tatoués en Chine ou les bétonneuses de style gothique, découpées au laser. Les plus pointus se souviennent aussi de pièces plus confidentielles. Guy Bärtschi avait notamment présenté à Genève, il y a bien des années, un Chemin de Croix fait de souris mortes, mises en scène et ensuite radiographiées. Le Rayon X jouait ici le rôle de la lumière divine.

Du côté des "Cloacas" 

Pas de souris à Bâle, qui reprend une exposition du Mudam de Luxembourg. Tout d'abord, ce serait un peu intime, du moins pour la grande halle aux allures de cathédrale conçue par Mario Botta. Nous sommes ensuite dans un lieu voulu ludique et familial. Pas de porcs non plus. Il faut penser aux amis des animaux. Une large place se voit en revanche accordée aux «Cloacas». Je vous rappelle vite de quoi il s'agit. De 2000 à 2010, Delvoye s'est préoccupé de la digestion humaine. Il a conçu des machines pour la reproduire. L'engin avale, déglutit, digère, brasse et chie en direct, devant le visiteur. Pas tout le temps, certes, mais aux moments fatidiques. La chose a de quoi choquer. La tuyauterie humaine apparaît vile. Irracontable. Il aura fallu le best-seller international de Giulia Enders, en 2014, pour que le public admette «Le charme discret de l'intestin». Un livre qui a déculpabilisé ceux connaissant de récurrents problèmes d'expulsion. 

Il y a donc trois «Cloacas» au Museum Tinguely. La première, immense, tient du laboratoire scientifique. Difficile de faire plus propre, ce qui souligne d'un coup la différence fondamentale entre l'apparemment «clean»Delvoye et le sculpteur suisse, qui possède tout du bricoleur-ferrailleur. La chose demeure immobile. Plus ludique, plus fantaisiste, la seconde «Cloaca» est faite de machines à laver superposées. La nourriture subit après tout aussi sa grande lessive. Le public peut la voir en action. Le troisième exemplaire, qui constitue d'ailleurs le dernier de ceux créés par le Flamand, reste toute petit. Il se présente dans une vitrine comme une installation de voyage, utilisable partout. Tout tient dans une valise, qui sert ainsi de chambre à manger et de toilettes à la fois.

Vitraux et pneus géants 

Passée cette étape, le public peut s'égarer dans le musée, les salles temporaires n'ayant pas tout pu absorber. La Maserati ciselée comme un objet orfévré se trouve ainsi entre deux pièces géantes, à l'esthétique nettement plus brute, de Jean Tinguely. Tout a un début. L'artiste présente du coup, dans cette exposition dont le commissariat a été assuré par Andres Pardey, une centaine de ses dessins d'enfant. Viennent aussi des créations plus récentes. Il y a ses bonbonnes de gaz peintes de faux carreaux en faïence de Delft. Ses éléments de chantier, dont l'un en bois précieux a été sculpté comme une dentelle par des artisans asiatiques. Les mêmes, ou leurs collègues, ont également taillé des nuages et des dragons dans des pneus géants. 

Déjà éclatant dans le camion posé devant le musée, le gothique cultivé par Delvoye éclate à l'intérieur avec quelques objets aux allures de reliquaires. Le spectateur admire davantage ici l'imagination que le travail de la main, aujourd'hui tragiquement déconsidéré. Tout se voir ici conçu à l'ordinateur, sauf sans doute l'assemblage. Il y a aussi des vitraux, où le public retrouve l'amour du Belge pour les radiographies. Il sont au nombre de sept. Un pour chaque jour de la semaine. Ces verrières demeurent de taille presque raisonnable. Rien à voir avec l'une des grandes installations que Delvoye avait imaginé en 2012 pour le Louvre, où il a été invité tout comme auparavant son compatriote, le tout aussi iconoclaste Jan Fabre. L'intervention de Wim avait surpris par sa discrétion, et donc par son intégration au lieu. Le scandale prévu n'avait pas eu lieu. 

Il faut dire, je le rappelle, que la provocation de Delvoye se cache sous une enveloppe très propre. Il y a aussi là beaucoup d'humour. Un grain de folie également. Tout cela brouille les pistes. L'artiste reste ainsi maître du jeu. Il surprend sans vraiment choquer. Il se concilie son monde. Et pourtant, le dimanche après-midi (j'ai passé ce jour-là), c'est le défilé des parents et des enfants qui voyaient le pipi-caca élevé au rang des beaux-arts...

Pratique

«Wim Delvoye», Museum Tinguely, 2, Paul Sacher-Anlage, Bâle, jusqu'au 1er janvier 2018. Tél. 061 681 93 20, site www.tinguely.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.

Photo (Pro Litteris, 2017/Museum Tinguely, Bâle/Daniel Spehn). La bétonneuse gothique posée dans le parc, à l'entrée du musée.

Prochaine chronique le vendredi 28 juillet. Petit tour au Locle, dont le Musée des beaux-arts expose surtout de la photo.

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