Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BÂLE/Le Kunstmuseum révèle Cézanne, du dessin initial au tableau final

Crédits: Kunstmuseum, Bâle

Pour une affaire, ce fut une bonne affaire! Entre 1934 et 1935, le Kunstmuseum de Bâle a acquis en plusieurs fois 111 feuilles de Paul Cézanne (1839-1906). Elles provenaient des carnets de l'artiste, que son fils, également prénommé Paul, vendait en «cassant» les carnets paternels afin d'assurer ses vieux jours. Les premières pages écoulées étaient celles comprenant de l'aquarelle. Plus sexy. Plus chères. Plus recherchées. Il ne s'agit pas des œuvres figurant dans le musée rhénan, qui a dû se contenter plus modestement de croquis au crayon. 

Qu'importe! Grâce à ce fonds initial, auquel se sont ajoutés 43 autres dessins au fil des ans, le dernier en date étant entré en 2015 (1), l'institution suisse conserve la plus grande collection au monde de Cézanne sur papier. Du Maître d'Aix, finalement peu prolixe en la matière, subsistent environ 950 dessins. Moins que pour Léonard de Vinci. Il y avait donc là de quoi construire une grande exposition. Elle se déroule aujourd'hui dans le Neubau (ou bâtiment nouveau), apparemment préposé aux manifestations temporaires. Le Cézanne se retrouve pris en sandwich entre l'Otto Freundlich du sous-sol, dont je vous ai parlé avant-hier, et le «Hola Prado!» du deuxième étage, qui se termine le 20 août et qui a fait l'objet d'une chronique il y a fort longtemps.

Copies au Louvre 

Si le croquis tient ici lieu de base, il ne reste bien sûr pas seul. L'institution a voulu conduire le spectateur des premiers pas, parfois hésitants, au tableau final. La forte présence de copies réalisées d'après des sculptures du Louvre entre fortement dans le processus. Si Cézanne a réalisé de très nombreuses toiles avec baigneuses ou baigneurs, il n'a jamais fait posé pour eux aucuns modèles. Comme les artistes néo-classiques avant lui, il recyclait des attitudes trouvées notamment chez le Français Pierre Puget (1620-1694). L'Aixois admirait particulièrement son «Hercule gaulois» ou son «Milon de Crotone». Il les observait sous tous les angles. Inlassablement. Il ne faut pas s'imaginer qu'il s'agisse toujours là d'études de jeunesse. Le marchand Ambroise Vollard, dont Cézanne a interminablement brossé le portrait, a raconté que chacune de leurs séances de pose à Paris se voyait interrompue par une visite du peintre au Louvre. 

Il y a cependant beaucoup de pièces des années 1860-1870 à Bâle. Une majorité, même. Cézanne se cherchait alors visiblement. Le débutant avait réalisé qu'il lui faudrait se découvrir seul. Son apprentissage se faisait pour l'essentiel hors du cursus académique. L'homme aimait alors les sujets violents. Le viol. L'orgie. L'assassinat. C'était l'occasion d'opérer des rapprochements. Anita Hadelmann s'est prêtée à l'exercice, parvenant à obtenir nombre de prêts extérieurs. La commissaire peut ainsi, sur des murs repeints en plusieurs tons de bleu, proposer plusieurs versions de «La femme étranglée» ou, dans un genre plus paisible, farniente même, de «L'après-midi à Naples».

Les grandes années 

Le parcours, qui traverse huit salles, devient par la suite thématique. La seconde partie tourne successivement autour des baigneurs, des portraits, des natures mortes et des paysages. Nous sommes en présence d'un artiste ayant désormais trouvé sa voie. Il supporte de rester incompris en attendant le triomphe final. Quelques toiles importantes font partie de ce nouvel itinéraire. Anita Hadelmann a, à juste titre, favorisé les (assez nombreuses) œuvres demeurées inachevées. Celles où se sent le mieux le travail de Cézanne. Il y en a aussi d'autres. Si un bel «Arlequin» débarque de Washington, bien des pièces très finies sont conservées en Suisse, de la Fondation Beyeler à la Collection Kornfeld. Voire au Kunstmuseum de Bâle lui-même. Ce dernier possède une belle version des «Baigneuses» ou le magnifique «Pigeonnier de Bellevue». Il a en prêt de longue durée une importante «Montagne Sainte-Victoire». La même démarche a été adoptée pour les grandes aquarelles, qui font elles encore défaut au Kunstmuseum. D'aucunes aujourd'hui présentées viennent du Kunsthaus de Zurich. Il faut soigner les rapports de voisinage. 

Un peu austère au départ, l'ensemble se révèle d'une solide tenue. Joli travail scientifique. Présentation aussi agréable que possible, dans des salles un peu grandes et un surtout trop hautes. Il y a là moins de toiles spectaculaires qu'à la Fondation Gianadda de Martigny. La thématique reste moins évidente que pour l'exposition des portraits de Cézanne au Musée d'Orsay. Le visiteur doit consentir un effort supplémentaire. Il obtient en récompense des pièces rares. L'ensemble (ou presque) des dessins possédés par le Kunstmuseum n'est connu que par des publications savantes. Il était bon qu'ils sortent une fois de leurs cartons. Voilà qui est fait. 

(1) Reçue en don, cette copie est très importante pour le musée. D'après une gravure, Cézanne a reproduit le portrait de l'épouse et des enfants de Hans Holbein, icône du Kunstmuseum bâlois.

Pratique

«Cézanne révélé, Du carnet de croquis à la toile», Kunstmuseum, Neubau, 20, Sankt Alban Graben, Bâle, jusqu'au 24 septembre. Tél. 061 206 62 62, site www.kunstmuseumbasel.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 20h.

P.S. Je viens de recevoir la documentation de la Kunsthalle de Karlsruhe, près de Bâle, qui proposera la grande exposition "Cézanne, Métamorphoses" du 28 octobre au 11 février 2018. Je crois cependant que je vais m'arrêter là...

Photo (Kunstmuseum, Bâle): L'une des aquarelles préparatoires à "L'après-midi à Naples".

Prochaine chronique le samedi 5 août. Les musées se féminisent fortement. Il y a bien plus d'étudiantes que d'étudiants en histoire de l'art.

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