Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BÂLE/Le Kunstmuseum rend justice à Otto Freundlich, le méconnu

Crédits: Kunstmuseum, Bâle

C'est une occasion rare. Il s'agit d'un artiste que l'on voit au compte-gouttes. Et je me demande s'il faut bien un «s» à goutte. Après le Museum Ludwig de Cologne, Bâle présente Otto Freundlich (1878-1943). Un peintre et un sculpteur dont ne subsistent que fort peu d’œuvres. L'essentiel se trouve en prime au Musée de Pontoise, qui n'est pas le plus visité de France. Il a fini là par le biais d'une donation familiale. Le Kunstmuseum sort ainsi ce fonds de l'oubli, ou tout au moins du silence. 

Freundlich est né dans l'actuelle Pologne. Parents tous deux Juifs, mais laïcs et intégrés. La preuve! Quand la mère meurt, alors que le bébé a un an, son père de remarie avec une protestante. Elle élèvera apparemment sans problèmes Otto en petit luthérien. Devenu grand, ce dernier entreprend des études d'histoire de l'art en parallèle avec sa pratique. En 1907, il fait partie à Paris des pensionnaires du Bateau-Lavoir. Comme Picasso, qui s'attaque cette année-là à ses «Demoiselles d'Avignon». L'étranger expose un peu à Paris et à Berlin. Il donne dans l'Art nouveau avec une stylisation proche des Sécessions germaniques. Mais il est difficile de se faire une opinion, vu le peu de pièces qu'a pu réunir la commissaire Julia Friederich.

Un communiste radical 

Le début des années 1910 marque l'apothéose des avant-gardes. Les premières abstractions se font jour. C'est ce courant que rejoint Freundlich, dont les visiteurs du musée peuvent découvrir la vaste «Composition» de 1911, récemment acquise par le Musée d'art moderne de la Ville de Paris qui l'a apparemment payée le lard du chat (chiffre non publié). Il s'agit presque là d'un «unicum». Les autres pièces de cette période sont connues par des photos d'époque, ou il s'agit de répliques tardives. En 1941, le peintre et sculpteur a entrepris de mémoire le catalogue raisonné de son œuvre, qu'il a illustré de petits dessins. Il a aussi entrepris de refaire une partie des pièces en modèle réduit. 

Comme Franz Marc, comme Ernst Ludwig Kirchner, comme August Macke, Freunlich est engagé volontaire en 1914. Il ressort de la guerre quatre ans plus tard en militant communiste bien plus radical que les bolcheviques. Plus de frontières. Plus de propriété. L'échec de la révolution allemande et les spasmes économiques qui le suivirent le ramènent à Paris en 1924. C'est à ce moment que commence la création de sa maturité. Un style personnel, le seul rapprochement possible étant la production du couple Delaunay. Cette abstraction colorée procède par masses, mais non uniformes. En regardant le tableau de près, le spectateur découvre que chacune d'entre elles se décompose en petites plages aux tons légèrement différents, d'où une vibrante impression de patchwork. Otto Freunlich fait alors partie de l'éphémère groupe Cercle et Carré.

Exposé par souscription 

En 1937, l'homme se retrouve en vedette de par ses origines, ses opinions politiques et ses choix d'artiste de l'exposition «L'art dégénéré», voulue par Hitler. Une des ses sculptures fait l'affiche. En grand. D'où une étrange affaire. Des observateurs ont constaté que la fragile réalisation en plâtre patiné n'était plus la même à la fin de la tournée de cette manifestation de propagande. Elle a été refaite par quelqu'un, après une destruction pour une fois involontaire. Une des salles se devait à chaque étape d'accueillir l’œuvre emblématique de la «dégénérescence» germanique. L'autodafé (cette réplique est aujourd'hui perdue) ne pouvait venir qu'après.

Freundlich vivait alors en France dans la pauvreté. Pas d'acheteurs. Personne pour commander la réalisation de ses projets de vitraux (il avait découvert cet art à Chartres en 1914) ou de mosaïques. Courant 1938, une souscription a couru pour que l'homme ait chez Jeanne Bucher une exposition pour ses 60 ans. Bâle montre le registre comptable. Tout le monde a donné, de Picasso à Giacometti, le plus gros chèque venant de Peggy Guggenheim. Il restera assez d'argent pour offrir une pièce à l'Etat. C'est le vaste «Hommage aux peuples de couleur», aujourd'hui prêté par Beaubourg, qui ne l'accroche jamais. Et pour cause! A l'instar de nombre de peintures de la fin, il s'agit de gouache sur papier encollé à même la toile. Le cauchemar des conservateurs et des restaurateurs.

Mort en déportation

A la déclaration de la guerre de 39, Freundlich se voit interné en tant qu'Allemand. Il n'a jamais obtenu sa naturalisation. Relâché, repris, à nouveau élargi, il lui faut désormais fuir comme Juif. Il n'a pas assez d'argent pour demander un visa pour l'Amérique. Il ne veut par ailleurs pas abandonner sa compagne. Un village des Pyrénées orientales lui semble un asile sûr. Erreur! Un habitant de Saint-Martin-de-Fenouillet le dénonce. C'est l'arrestation. Le départ pour les camps. Il semble que Freundlich ne soit même pas arrivé vivant à celui de Sobibor en Pologne... 

Présentée au sous-sol du Neubau, l'exposition se révèle remarquablement bien faite. Ne vous attendez pas à l'immense rétrospective. Il y a finalement peu de chose, tout le monde ayant pourtant prêté, y compris le MoMA et le Met de New York. Bâle lui-même détient un pastel, médium très souvent utilisé par Freundlich. Plus l'une des ses plus belles peintures, remontant à 1932. Elle lui est arrivée en 1947 par l'un des grands mécènes de l'institution. Il s'agit d'un don de Richard Doetsch-Benzinger. Il faut parfois rappeler les générosités. C'est généralement ainsi qu'elles se reproduisent.

Pratique

«Otto Freundlich, Cosmic Communism», Kunstmuseum, Neubau, 20, Sankt Alban Graben, Bâle, jusqu'au 10 septembre. Tél. 061 206 62 62, site www.kunstmuseumbasel.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 20h.

Photo (Kunstmuseum, Bâle): "La mère", 1921. Fragment d'une toile faisant la tradition entre la première période et l'abstraction colorée de la fin.

Prochaine chronique le jeudi 3 août. Côté enrichissement, c'est le Castello di Rivoli qui a remporté la timbale avec la Fondazione Cerruti. Je vous raconte.

 

 

 

 

 

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."