Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BÂLE/Le Kunstmuseum montre le Marc Chagall des années 1911 à 1919

Crédits: Kunstmuseum, Bâle

J'ai, comme bien des gens, un léger pincement de lèvres lorsqu'on m'annonce une nouvelle exposition Marc Chagall. Mort en 1985 à 98 ans, l'artiste a surproduit. Le Russe a fini par interminablement se répéter, tout en s'affadissant sans cesse. Cette machine trop rodée a ainsi multiplié, à l'intention de millionnaires séduits par son répertoire, les vaches volantes, les fiancés aériens et les bouquets de fleurs décoiffées par un souffle de ce qui n'était plus depuis longtemps celui de inspiration. Il y a en prime eu les vitraux. Les illustrations de livres pour bibliophiles. Voire les grands décors. Celui de l'Opéra de Paris, particulièrement raté, a occulté le plafond d'origine de ce chef-d’œuvre Napoléon III. Le goût d'André Malraux, alors ministre de la Culture, n'a pas toujours bien vieilli. 

Il y a donc de nouveau Chagall dans le nouveau bâtiment du Kunstmuseum de Bâle. Un lieu conservant nombre des meilleures toiles du maître, dans la mesure où elles se révèlent précoces, les années 10 ou le début de la décennie suivante. L'institution n'a pourtant pas entretenu de liens étroits avec le peintre, comme le Kunsthaus de Zurich. Son directeur Franz Meyer était dans la ville concurrente le mari d'Ida, la fille de Chagall, d'où une importante représentation aux murs du musée. Le Kunstmuseum a pour sa part participé à la fameuse vente organisée par les nazis à Lucerne en été 1939. Il a reçu des dons importants (dont «Le marchand de bestiaux» de 1912) et des dépôts à très long terme. La grande toile des années 20 terminant le parcours lui a été confiée en 1955, ce qui fait au moins deux générations. Il y a enfin eu l'apport capital de la Fondation Im Obersteg, qui a trouvé ici un abri que j'espère définitif. Charles Im Oberteg avait non seulement acquis un superbe autoportrait de 1914, mais les trois célèbres rabbins de la même époque, le rouge, le jaune et le vert.

Années charnières 

Le parcours conçu pour le Kunstmuseum par Joseph Elfenstein, qui en est par ailleurs le nouveau directeur, se concentre heureusement sur «les années charnières». Il va de 1911 à 1919. Né en 1887 à Vitebsk, dont une vieille photo agrandie inaugure l'exposition, Moshe Segal a alors fait ses premières gammes. Issu d'un milieu juif peu compatible avec les beaux-arts, il a accompli son apprentissage chez un local, puis gagné Saint-Pétersbourg, où le provincial est devenu l'élève de Bakst (récemment honoré par une exposition parisienne). Un mécène, Vinaver, lui a offert une résidence à Paris. C'est donc à ce moment que commence l'itinéraire du second étage du musée. 

Tout va alors très vite. Le débutant trouve son style. C'est un compromis entre les avant-gardes françaises, comme le cubisme, et des souvenirs d'enfance qu'il s'agit maintenant d'organiser sur toile. Plus l'émigré se sent loin de Vitebsk, plus les images de cette vie juive traditionnelle prennent de l'importance pour Chagall. Elles perdent leur réalisme au profit d'une magie toute personnelle. En 1911-1912, il réalise «A la Russie, aux ânes et aux autres», prêté par Beaubourg. C'est aussi le moment de «La chambre jaune», acquis il y a quelques années par la Fondation Beyeler, de «Dédié à ma fiancée», l'une des icônes du Kunstmuseum de Berne, ou du «Couple aux chèvres» quasi inconnu provenant d'une collection privée bien entendu anonyme.

Retour en Russie 

La progression demeure ultra-rapide, alors qu'il rencontre en 1912 Blaise Cendrars et Guillaume Apolllinaire, à qui il rend hommage par une célébrissime toile confiée à Bâle par Eindhoven. En 1914, c'est le retour dans la Russie tsariste. Des vacances troublées par la guerre. Chagall ne pourra plus repartir jusqu'en 1922. Il y aura eu entre-temps la Révolution, le retour à Vitebsk, où il ouvre une école d'Etat. Puis le conflit avec Malévitch, imposé comme professeur. L'exposition de Josef Helfenstein (qui conduit lui-même des visites guidées) ne va pas jusqu'au retour à Paris, avec un détour par Berlin. L'influence de la peinture allemande, alors si dynamique, restera nulle. 

On reconnait énormément d’œuvres célèbres à Bâle, prêtées aussi bien par le Salomon Guggenheim Museum de New York que par Philadelphie ou Moscou. Le but n'était cependant pas d'aligner les «block busters». Chaque «highlight», ou presque, se voit accompagné d’œuvres en rapport, dessins et aquarelles. Les grandes toiles se retrouvent donc mises en contexte. Ce dernier est complété par une double exposition de photos. Salomon Judowin (1892-1954) a documenté la vie du «shtetl», que la soviétisation (prenant la suite des pogroms) allait anéantir. Ces images valent surtout par ce qu'elles représentent. Il y a donc aussi aux cimaises celles, réalisées en Pologne, de Roman Vishniak (1897-1990). Une série de tirages d'époque magnifiques, offerte au Kunstmusuem en 2016.

Lectures et films 

Ce n'est pas tout! Installé sur la galerie, une sorte de salon offre, avec un mobilier dépareillé d'époque, une aire de lecture au public. C'est là que le visiteur peut suivre deux longs-métrages de compilation. En fait partie «La chute des Romanov», monté en 1927 par Esther Choub en URSS pour les dix ans de la Révolution à partir d'actualités. L'ensemble fournit un terreau très riche aux peintures, appartenant presque toutes à ce que Chagall a donné de mieux. On peut ici parler de mise en valeur, au sens intellectuel du terme. Une réussite totale.

P.S. Je profite de l'occasion pour dire que je viens d'apprendre un achat récent du Kunstmuseum de Bâle. C'est lui qui a acquis à la foire "Paris Tableaux Bruxelles", dont je vous ai parlé en juin, "Le Miracle de Saint Paul et de Sylas en prison" de Nicolas de Plattemontagne présenté par le marchand Claude Vittet. Ce tableau magnifique d'un style très raide constitue l'une des trois réductions d'une immense toile commandée en 1666 pour Notre-Dame de Paris par la Corporation des Orfèvres. L'oeuvre grandeur nature se trouve roulée depuis environ un siècle dans les réserves du Louvre. Personne de vivant ne l'a donc jamais de ses yeux vue. A quand une restauration?

Pratique

«Chagall, Les années charnières 1911-1919», Kunstmuseum, 16, Sankt Alban Graben, Bâle, jusqu'au 21 janvier 2018. Tél. 061 206 62 62, site www.kuntmuseumbasel.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. 

Photo (Kunstmuseum, Bâle): La série des Juifs dans une des salles du musée.

Prochaine chronique le samedi 1er octobre. Le Prix de la Société des Arts à !Mediengruppe Bitnik.

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