Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BÂLE/Le Kunstmuseum joue en duo avec le Prado. Opération réussie!

Crédits: Museo del Prado, 2017

C'est un prêté pour un rendu. Il n'y a rien de gratuit en ce bas monde, et il n'existe aucune raison pour qu'il n'en aille pas de même dans l'autre. Il a deux ans, le Kunstmuseum de Bâle, fermé pour travaux d'agrandissement, faisait savoir qu'il serait prêteur d'un certain nombre des ses plus beaux tableaux. Je ne dis pas qu'il les mettait aux enchères, mais il y avait un peu de ça. Madrid a raflé la mise, prenant d'autres capitales de vitesse. Notons cependant que Washington, avec la prestigieuse Phillips Collection, décrochait une seconde étape, un peu réduite. 

La présentation comportait trois pièces, comme certains costumes. Le Reina Sofia accueillait 104 toiles et sculptures modernes et contemporaines sous le titre de «Fuego blanco», soit «feu blanc». La chose ne veut rien dire, mais elle le dit joliment. Soixante-deux autres oeuvres, issues des Fondation Rudolph Staechlin et Im Obersteg, racontaient l'histoire du collectionnisme au XXe siècle. Le Prado se donnait enfin un coup de jeune avec dix Picasso inédits en Espagne. Ces présentations ont connu un succès public qui a surpris tout le monde. Un million quatre cent mille personnes en tout. Il était entendu qu'il y aurait ensuite réciprocité. Le Prado s'y colle cette fois seul. Il faut dire que son fonds, unique, intéressait davantage les Bâlois.

Vingt-six couples

Le grand jour est arrivé. «Hola Prado!» déroule ses fastes à l'intérieur du nouveau bâtiment, inauguré en 2016. Il s'agit d'une sélection réduite. Vingt-six oeuvres seulement ont accompli le voyage. Mais il y avait derrière leur transfert, comme on dit en football, une idée forte. Le Kunstmuseum, désormais dirigé par Josef Elfenstein, allait concevoir des couples avec des créations issues de ses propre collections. La manoeuvre devait à mon avis prouver trois choses. Un, le «Neubau» se prête à des expositions classiques, une fois ses murs intérieurs recouverts de couleurs (cette fois vert et bleu). Deux, ses collections anciennes se révèlent plus abondantes qu'on l'imagine. Trois, elles peuvent soutenir la comparaison avec un ensemble mondialement célèbre. 

Il fallait évidement trouver matière à former des couples équilibrés. Sagement, le Kunstmuseum n'a pas demandé les super chefs-d'oeuvres qu'on lui aurait d'ailleurs sans doute refusés. Il se contente, même pour le Velasquez de rigueur, d'une seconde garniture. Je soupçonne même certaines toiles de ne jamais être accrochées sur les cimaises madrilènes, comme l'étonnant Christ anonyme français des années 1630, marchant au milieu d'une forêt de Croix. L'ouverture se fait ainsi avec une magnifique Crucifixion (il y a évidemment beaucoup de sujets religieux...) peinte dans le Roussillon vers 1415. Redécouverte dans les réserves bâloises et bichonnée depuis par un restaurateur, elle se voit associée à une autre Crucifixion du Maître (flamand) de la Légende de Sainte Catherine du Prado.

Tableaux espagnols de Bâle 

Tout continue avec de tels dialogues. Le Saint Jérôme de Lorenzo Lotto (Madrid) voisine avec le Saint Jérôme de Memling (Bâle). La cruelle Salomé du Titien (Madrid) copine avec la vénale Laïs de Corinthe de Holbein (Bâle). L'institution rhénane est même parvenue à trouver trois beaux tableaux hispaniques chez elle. Il y a un important Morales des années 1580, jamais montré faute de contexte. Un demi-Greco très digne, sans doute exécuté par un élève. Enfin un hypothétique Maino, jadis considéré comme un Caravage. Un beau tableau, du reste, aux formes synthétiques. Il reste en art ancien, comme dans le théâtre de Pirandello, des personnages en quête d'auteur. 

Certains duos (ou parfois trios) agencés par le commissaire Bodo Brinckmann fonctionnent bien sûr mieux que d'autres. L'un se révèle admirable. Anthologique, même. Le célébrissime «Christ mort» de Holbein (Bâle) se reflète dans le non moins iconique «Agnus Dei» (Madrid), où Zurbaran évoque le Sauveur en montrant un agneau blanc prêt pour le sacrifice. Comble du raffinement, figure à côté le dessin exécuté vers 1530 où Holbein a représenté un mouton...

Un nouveau Cranach 

Il ne reste plus au visiteur qu'à aller voir dans l'«Altbau», ou ancien bâtiment, comment les collections ont subi le choc. Eh bien, le Kunstmuseum avait des munitions de remplacement! Une commissaire a réglé un bel accrochage sur le paysage en Suisse de 1800 à 1940. C'est plein de Hodler et de Calame, mais aussi de Zünd, de Böcklin ou de Kirchner. Un petit cabinet réunit les quelques oeuvres italiennes retrouvées dans les réserves depuis quelques années. J'ai noté un beau Bartolomeo Vivarini, un superbe Marco Palmezano et un prodigieux Carlo Saraceni, Ce dernier jouait du reste récemment les vedettes à la rétrospective Saraceni de l'Accademia de Venise. Il y a aussi un dossier autour du nouveau venu. Un anonyme a offert au musée la «Marie-Madeleine» de Lucas Cranach. Ce petit panneau complète à Bâle une imposante série d'oeuvres du grand maître saxon de la Renaissance.

Pratique 

«Hola Prado!», Kunstmuseum, 16, Sankt Alban Graben, Bâle, jusqu'au 20 août. Tél. 061 206 62 62, site www.kunstmuseumbasel.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 20h.

Photo (Museo del Prado):L' "Agnus Dei" de Zurbaran a fait le voyage.

Prochaine chronique le dimanche 30 avril. Dessins ancien à Paris et à Venise.

 

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