Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BÂLE/La Fondation Beyeler refait son accrochage d'origine pour ses 20 ans

Crédits: Keystone, 2004

Ce n'était pas «le grand soir», la fameuse notion téléologique communiste, mais ce fut tout de même un beau jour. Le 18 octobre 1997 se voyait inaugurée à Riehen, près de Bâle, la Fondation Beyeler. Le public suisse découvrait ainsi l'ensemble formé par Hildy et Ernst Beyeler depuis les années 1950 (1). Le galeriste, qui avait constitué pour des prix stratosphériques les collections des autres, avait gardé par devers lui énormément de choses. Elles allaient de Degas à Dubuffet, en passant par Monet, Léger, Kandinsky ou Mondrian. Les visiteurs notaient du coup les goûts profonds du couple. Il y avait ce qui ne faisait que transiter dans leur entreprise commerciale. Pas de Chagall (il y a en a eu précoce depuis), peu de surréalistes et aucun futuriste chez eux, par exemple. 

Tout n'était pas allé sans mal. Certains habitants de Riehen, élégant village situé tout près des frontières allemande et française, s'étaient opposés au musée prévu par les Beyeler. Tout ce public allait les déranger. Pourquoi donc la commune avait-elle concédé le terrain? Il y a donc eu vote municipal. Les opposants ont été déboutés. La construction a pu démarrer en 1994, sur des plans de 1991. On sait qu'il s'agit d'un bâtiment conçu par un Renzo Piano inspiré, ce qui n'est pas toujours le cas. Il y aura peu après le patatras du Zentrum Paul Klee de Berne, élégante structure certes, mais sans aucun rapport avec son contenu. La Fondation Beyeler, créée en 1982 comme un enfant par un couple qui n'en avait jamais eu, payait les coûts de constructions. Cinquante-cinq millions pour un édifice plus petit qu'aujourd'hui. Piano lui-même l'agrandira plus tard. Le raccord entre ancienne et nouvelle partie se révélera chirurgical. Aucune cicatrice!

Une galerie en parallèle 

Les premières années de la Fondation furent euphoriques. Elles étaient galvanisées par la présence du patron, qui n'en vieillissait pas moins. La Galerie Beyeler continuait parallèlement sa course, Bäumleingasse. Je vous ai sans doute déjà raconté l'endroit. C'était une maisonnette de la vieille ville, près de la cathédrale. On y entrait sans sonner, en poussant la porte, puis en montant l'escalier de  bois. Le visiteur faisait son petit tour, car il y avait aussi là des expositions, regardant au passage le personnel taper à la machine (pas d'ordinateur) et tirer des photos de ce qui me semblait être des cartons à chaussure. Pas très moderne, mais si rassurant, pour vendre Picasso ou Max Ernst... Et puis Ernst Beyeler a remis en 2007 la fondation à Sam Keller Il le connaissait de cet Art/Basel qu'il avait cofondé en 1970. Hildy est morte en 2008. Ernst l'a rejointe en 2010, la galerie disparaissant en 2011. 

Aujourd'hui, ces débuts semblent bien lointains. Une bonne partie du public, bien moins âgé que celui de la Fondation Gianadda, ne les ont même pas connus. A leur intention, et pour fêter ses 20 ans, le musée privé de Riehen (légèrement subventionné par le canton-ville et la commune) a donc décidé de refaire l'accrochage initial. C'est Raphaël Bouvier, l'homme à tout (bien) faire de la maison qui s'est chargé de l'opération. Avec un léger bémol. «Malgré certaines modifications apportées au sein de la Collection, il reste largement possible de reconstituer la présentation sous sa forme originelle.» Quelles modifications, mystère. Je savais que le fonds s'enrichissait par divers biais. J'ignore en revanche si certaines pièces ont été discrètement vendues ou échangées. La Fondation, qui communique largement pour ses expositions (qui lui coûtent tout de même 7 ou 8 millions par an) demeure très discrète sur ce point.

Une reconstitution exacte 

J'ai bien sûr vu la Collection à l'ouverture en octobre 1997. Puis plusieurs fois ensuite. Au départ, les manifestations temporaires n'avaient pas encore phagocyté l'espace disponible. Je gardais le parcours bien en mémoire. Tout commence donc, au même emplacement, avec Degas, Cézanne ou Seurat. J'ai reconnu la grande salle Pablo Picasso, avec une sorte de pavillon dressé au centre. J'ai retrouvé avec plaisir «Le lion ayant faim» du Douanier Rousseau au milieu de la sculpture tribale. Celle-ci a peu à peu disparu des accrochages, sauf pour une grande et belle exposition qui la situait en regard de la création moderne. Tout se termine avec Francis Bacon, que la Fondation a une fois mis en regard de ses peintres anciens préférés. Une exception. Il y a peu eu de peinture classique à Riehen, où la peinture contemporaine anglaise reste par ailleurs rare, à l'exception très mode de Peter Doig. 

Quel effet produit une telle manifestation? Un peu de nostalgie, pour des gens comme moi. Beaucoup d'admiration pour les autres, qui découvrent un goût très cohérent en dépit de sa diversité. L'accrochage restait à l'époque plus serré, ce que je préfère. Il usait davantage de la lumière, ne serait-ce que pour protéger les fragiles Klee sur papier. Il s'agissait encore d'une collection particulière, avec ce que cela suppose d'émotions et d'intimité. Nous sommes aujourd'hui bien à l'intérieur d'un musée. Un musée un peu invisible, hélas. Souvent en prêt, contre d'autres oeuvres, les toiles et sculptures maison se font absentes. On sait que le goût actuel du public va à l'éphémère et à l'événementiel. Ce n'est pas une raison pour nous en priver.

Agrandissement à venir 

Il est vrai que, comme je vous l'ai dit l'an dernier, la Fondation va encore s'étendre, alors que le Kunstmuseum bâlois a quasi doublé en 2016. Il y aura un nouveau bâtiment, sur une grande parcelle contiguë. Ce sera sur l'Iselin Weber Park. L'architecte retenu sera cette fois Peter Zumthor, ce qui fait tout de même très chic. Zumthor sait choisir ses mandats et ne pas trop se répandre comme une traînée de poudre. Je ne vous citerai ici pas de noms. 

(1) Les Madrilènes, les Berlinois et les Australiens de Sydney (comment se nomment-ils, je ne le sais pas) en avaient eu la primeur respectivement en 1989, 1993 et 1996.

Pratique

«Collection Beyeler/L'Originale», Fondation Beyeler, 101, Baselstrasse, Riehen/Bâle, jusqu'au 7 mai. Tél. 061 645 97 00, site www.fondationbeyeler.ch Ouvert tous les jours de 10h à 18h. La Fondation présente par ailleurs une exposition Claude Monet jusqu'au 28 mai.

Photo (Keystone): Ernst Beyeler dans la salle Picasso. C'était en 2004. L'accrochage a été reconstitué aujourd'hui.

Prochaine chronique le vendredi 17 mars. Evian propose le côté décoratif de Raoul Dufy, illustrations, tissus, céramiques...

 

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