Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BÂLE/La Fondation Beyeler planifie l'avenir avec "Coopérations"

Crédits: Fondation Beyeler, Riehen/Bâle

La Fondation Beyeler fête ses vingt ans, ou plutôt ceux de l'ouverture au public du musée l'abritant à Riehen, banlieue ultra-chic de Bâle. La troisième exposition conçue pour l'anniversaire n'est plus rétrospective, mais prospective. «Collection Beyeler/Coopérations» imagine ce qui pourrait se passer quand l'institution privée jouira d'un nouveau bâtiment, dessiné cette fois par Peter Zumthor (l’actuel étant de Renzo Piano). Un édifice un peu éclaté, qui prendra place dans le parc voisin. 

Les collections de la Fondation elles-même se sont bien élargies depuis deux décennies. Il y a eu de nouveaux apports d'Ernst Beyeler. Le grand marchand alémanique est décédé en février 2010. La suite forme donc le fruit d'une nouvelle direction. A tous les sens du terme. Il existe une jeune équipe, aujourd'hui dirigée par Sam Keller, ex-Art Basel. Des impulsions différentes se voient données. Aucun problème avec le grand Claude Monet tardif (1915-1917), qu'il m'a semblé détecter dans l'actuelle présentation. Mais qu'en est-il de la prolongation vers l'art contemporain, aujourd'hui représentée par des installation lumineuses de Philippe Parreno comme par les photos récemment montrées de Wolfgang Tillmans? Faut-il ou non, se demander si elles auraient été au goût du fondateur? C'est la question fondamentale. On peut aussi considérer que le musée vit aujourd'hui sa vie, avec ce que cela suppose de changements d'orientation.

Cabinet de curiosités 

L'accrochage actuel, qui voisine avec un Paul Klee dont je vous parlerai bientôt, ouvre donc la porte vers des futurs. Ceux-ci ne se tournent pas forcément vers le contemporain. Dans ce mélange de 170 pièces appartenant tout de même pour moitié à la Fondation Beyeler, il y a des œuvres allant du XVIe au XXIe siècle. Tout commence avec un cabinet de curiosités dans la tradition princière de la Renaissance avec des tableaux, mais aussi des objets et des animaux empaillés, dont un cygne et le classique crocodile au plafond. C'est le lieu où se trouvent aujourd'hui quelques sculptures extra-européennes spectaculaires provenant du Musée Barbier Mueller de Genève, qui essaime pour ses 40 ans. Les prêteurs amis de la Fondation sont laissés dans un anonymat collectif. J'ai pourtant reconnu là beaucoup de choses provenant de la collection bâloise Ulla et Richard Dreyfus-Best. Ce cabinet de curiosité brassant le maniérisme, le symbolisme et le surréalisme a été présenté sous le nom de ses prêteurs à la Fondazione Peggy Gugenheim de Venise, puis au Kunstmuseum de Bâle. 

La suite se présente comme une chambre à l'ancienne «renvoyant au salons des mécènes intellectuels, comme ceux fréquentés par Degas, Matisse et Picasso.» Murs sombres. Tableaux serrés. J'avoue humblement préférer la chose au «white cube», surtout dans sa version agressive habituellement créée ici. Il y a tant de vides chez les Beyeler que je me demande parfois si je visite une exposition de tableaux ou de cimaises. J'aime mieux comme ici un grouillement de chefs-d’œuvre. Ce fourmillement se voit en effet conçu avec les rapprochements voulus. Deux natures mortes cousines de Paul Cézanne, avec le même pichet su la table, se retrouvent placées l'une au dessus de l'autre. Vous aurez sans doute deviné que l'une appartient à la Fondation et l'autre pas.

Trois chambres personnelles 

La fin se révèle plus classique. Blanc de blanc pour les murs. Espacement plus que respectueux entre les toiles. Il y a là les sommets modernes acquis par Ernst Beyeler, mais aussi des dépôts à long terme. Si les œuvres appartenant aux héritiers Rotkho ou Calder sont apparemment reparties figurent dans une salle deux nouveaux Rotkho, le vaste «Passage du Commerce Saint André» de Balthus, qui se trouve déjà en pension ici depuis un certain temps, ou le résultat des collaborations avec la Fondation Daros (elle n'a plus de lieu ouvert à Zurich) ou une Collection Marx fort peu marxiste. Une salle est vouée à Louise Bourgeois, entrée depuis quelques années chez les Beyeler. Une autre au Gerhard Richter figuratif. Elle pourrait compléter l'ensemble, plutôt minimaliste, du peintre allemand à la Fondation. Un troisième espace va à Peter Doig. Si ce dernier a fait ici l'objet d'une rétrospective, il ne figure pas encore au catalogue maison. Et je vous préviens. Un Peter Doig, c'est aujourd'hui très cher. Le figuratif écossais devient un homme convoité...

Le visiteur (et je suis après tout l'un d'eux) acceptera ou non ces idées d'élargissement. J'avoue avoir beaucoup de peine avec le colossal paquet de bonbons jetés dans un coin en 1994 par Felix Gonzales-Torres. Mais les propositions faites par les commissaires Sam Keller et Ulf Küster se révèlent toujours intéressantes. Il est parfois bon de ne pas aimer quelque chose. Et puis il ne s'agit là, à part pour les dépôts déjà en place, que de plans tirés sur la comète. «Coopérations montre de manière exemplaire comment la collection pourrait être complétée et renforcée par des dons potentiels ou des prêts à long terme». Il s'agit donc bien de préciser des intentions, à un moment où le Kunstmuseum agrandi de la ville manifeste lui aussi de gros appétits. Cela dit, c'est tout de même la Fondation Beyeler qui accroche à l'une des cimaises de «Coopérations», le fameux tableau du Douanier Rousseau «Le lion ayant faim»!

Pratique

«Collection Beyeler/Coopérations», Fondation Beyeler, 101 Baselstrasse Riehen/Bâle, jusqu'au 21 janvier 2018. Tél. 061 645 97 00, site www.fondationbeyeler.ch Ouvert tous les jours de 10h à 18h. La Fondation expose simultanément Paul Klee. J'y reviendrai.

Photo (Fondation Beyeler): "Le lion ayant faim" du Douanier Rousseau. Tout un programme!

Prochaine chronique le samedi 21 octobre. Quelques livres récents.

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