Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BÂLE/La Fondation Beyeler montre Monet. C'est beau mais sans surprises

Crédits: RMN, Musée d'Orsay, 2017

Que d'eau, que d'eau... L'exposition commence sur les bords changeants de la Seine (ils le restaient du moins à l'époque) pour se terminer dans le bassin aux nénuphars. La peinture de Claude Monet (1840-1926) est liquide, au propre comme au figuré. Elle fixe en quelques traits de pinceau l'aspect de choses qui seront bientôt différentes, même s'il s'agit de sujets aussi minéraux en apparence que la cathédrale de Rouen ou la plus modeste église de Vétheuil.

Pour son vingtième anniversaire, la Fondation Beyeler s'offre une rétrospective Monet comme une jeune femme se ferait un beau cadeau pour marquer le coup. Ulf Küster a réuni pour elle 62 tableaux. Des œuvres de taille moyenne, je précise. Le grand triptyque aux nymphéas qu'Ernst Beyeler avait gardé pour lui se retrouve en effet dans la reconstitution de l'accrochage d'ouverture en 1997, proposé en parallèle à Monet. Il occupe une grande salle, ouverte sur un vrai bassin fleuri dehors, en compagnie d'un «Pont japonais» très tardif du maître.

Un grand-père de l'art moderne 

Deux autres toiles maison figurent en revanche dans l'exposition Monet. Une «Cathédrale», dans les bleus. Un «Nymphéa» en hauteur, montré dans son état en cours de restauration. Pour Ernst Beyeler, Monet faisait partie des pères, ou des grands-pères, de l'art moderne. Une attitude impensable avant les années 1950. Il a fallu la découverte des pièces, pour la plupart inachevées, que son fils Michel Monet conservait avec une certaine méfiance du jugement public chez lui pour que le public découvre un peintre proche de l'abstraction gestuelle. Peu importe (comme pour Le Greco, du reste) qu'il s'agisse ou non ici d'une trouble oculaire. 

C'est donc un Monet annonçant certains abstraits Américains comme Joan Mitchell (par ailleurs absente des collections de la Fondation) que le public a désormais dans l’œil. C'est celui qu'on lui ressert indéfiniment depuis quarante ans. Durant l'été 1986, alors que la Fondation n'existait pas encore comme musée, le Kunstmuseum de Bâle avait du reste proposé une fantastique exposition ne présentant que des «Nymphéas». Les premières années de l'artiste se sont du coup retrouvées en retrait, même si le Musée Marmottan a proposé il y a peu un accrochage autour d' «Impression., Soleil levant». Les débuts restent même franchement ignorés. Cachés. Il y a pourtant d'excellentes choses chez le premier Monet, encore classique, qui hésite dans les années 1860 entre le portrait, la nature morte et (tout de même) le paysage.

Les années du succès

L'actuelle exposition part de 1880. Camille, la première épouse de Monet, vient de mourir. Le peintre a cessé de crever de faim, vivant de la charité de ses condisciples Frédéric Bazille, puis Gustave Caillebotte. Il a ses marchands. Ses amateurs. L'homme voyage. Il va sur les côtes méditerranéennes, en Hollande, puis jusqu'en Norvège. Il s'installe en 1883 à Giverny, où ses moyens financiers grandissants lui permettent de se tailler peu à peu une vaste propriété, aménagée en domaine aquatique. La critique devient favorable. La politique aussi. Posséder un appui comme Georges Clémenceau n'est pas anodin. Il y aura enfin Venise, et la gloire. Pourtant, la peinture libérée de Monet se situe vers 1910 bien loin du fauvisme ou du cubisme, comme elle demeurea plus tard sans lien avec le futurisme et le surréalisme ambiants. 

Monet a énormément peint. Alf Küster n'a retenu aucune de ses fameuses séries pour en proposer toutes les variations connues. Il a pris quelques débâcles de la Seine et plusieurs peupliers au bord de l'Epte. Il y a deux «Cabanes du douanier» de 1882 surplombant à pic la côte normande. Londres occupe toute une salle. Normal! Cette cité, alors ouatée, fascinait l'artiste. «Sans le brouillard, Londres ne serait pas une belle ville. C'est le brouillard qui lui donne son ampleur magnifique.» Le pont de Waterloo devient ainsi fantomatique, avec juste quelques taches de soleil rouge sur la Tamise. Le Parlement se réduit à une silhouette bleutée. Très peu de nymphéas en revanche à Bâle.

Sans réelle surprise 

L'exposition ne réserve bien sûr aucune surprise. Il ne peut plus y en avoir. Les musées ont trop tiré sur la corde. Certains amateurs la trouvent néanmoins remarquable. J'avoue pour ma part avoir eu l'impression de voir une rétrospective Monet de plus, moins fournie et moins complète que celle du Grand Palais à Paris. Il y a heureusement quelques toiles rares, venues des Etats-Unis et bien sûr de collections particulières. On connaît le légendaire carnet d'adresses des Beyeler. Il a ici visiblement beaucoup été consulté.

Pratique 

«Monet», Fondation Beyeler, 101, Baselstrasse, Riehen-Bâle, jusqu'au 28 mai. Tél. 061 645 97 00, site www.fondationbeyeler.ch Ouvert tous les jours de 10h à 18h. La Fondation présente par ailleurs une exposition sur la Collection jusqu'au 7 mai.

Photo (RMN, Musée d'Orsay): "En norvégienne", vers 1887. Une toile célèbre prêtée par le Musée d'Orsay. C'est elle qui sert à la communication de la Fondation.

Prochaine chronique le mercredi 29 mars. Rencontre avec Fabienne Radi, une inclasable de la scène contemporaine romande.

 

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