Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BÂLE/La Fondation Beyeler montre la photo de Wolfgang Tillmans

Crédits: Fondation Beyeler, Bâle

C'est une première. La Fondation Beyeler dédie une exposition entière à un photographe. Actuel, en plus. Wolfgang Tillmans occupe donc la moitié environ des salles, les autres étant vouée à «Collection Beyeler Remix» (voir l'article immédiatement une case au dessous dans le déroulé de cette chronique). Il y a environ là 200 images de toutes tailles. Présentées de manière éclatée sur les murs, elles sont encadrées ou simplement punaisées. Que voulez-vous? C'est devenu très chic, de nos jours, d'apposer des images sans protection vitrée directement sur les cimaises. 

Tillmans est «un des artistes contemporains les plus exceptionnels et novateurs, dont l’œuvre contribue de manière significative à la compréhension de notre époque», dit en toute modestie le texte liminaire. Ce genre d'affirmation ne veut bien entendu rien dire. Il vise à aliéner la capacité personnelle de jugement. Nous sommes au domaine du dogme, et chacun sait que la création actuelle ne tient que grâce à ce genre de diktats. Des sommes d'argent considérables sont en jeu. A 59 ans, l'Allemand fait partie des valeurs sûres du monde de l'art. Son refus de se faire acheter à ses débuts par Charles Saatchi a paradoxalement assuré sa publicité, en créant une personnalité supposée indépendante. Notons que sa carrière, commencée dans des magazines surtout britanniques, se poursuit dans les galeries d'art et non de photographie. Idem pour les musées accueillant ses rétrospectives. Tillmans pratique du coup des prix de plasticiens.

Le goût d'une génération

Que montre-t-il donc? «Une perception de la vie qu'il partageait avec toutes sa génération.» Vous avez remarqué l'imparfait. Depuis le début des années 1990, il a passé beaucoup d'eau sous les ponts de Londres comme de Berlin. Il semblerait que Tillmans ait depuis «inventé un nouveau langage visuel.» Moi, je veux bien. Mais il me semble malgré tout que ses énormes clichés abstraits reprennent des idées exploitées depuis longtemps, même si tout le monde ne se cassait alors pas le plot en cogitant sur «la création d'images».Tout se voit véritablement sur-vendu dans cette rétrospective montée par Theodora Vischer «en étroite collaboration avec l'artiste». Il est vrai aussi que la Fondation Beyeler, dans sa politique d'élargissement de ses collections, a aussi beaucoup (trop) acheté de Tillmans... 

A quoi ressemble du coup sur ce qui s'égaille, apparemment au petit bonheur, sur les murs? A tout et à rien. Aucune véritable personnalité se dégage, même si je dois bien reconnaître que d'aucuns attribuent du talent, que dis-je du génie à Tillmans. Mon opinion est nettement minoritaire. J'ai néanmoins l'impression qu'on trouverait l'équivalent de tout ça dans le portable de n'importe qui ayant photographié n'importe quoi. C'est ni cadré, ni éclairé, ni même vraiment regardé. On peut bien sûr y voir la marque de l'époque. Son identité éclatée. Mais la question qui me taraude reste «pourquoi lui, pourquoi donc Tillmans?»

La mode allemande 

Il est vrai que l'homme possède pour lui son origine. Depuis les époux Becher, qui ont fait tant de dégâts avec leurs enseignement du 8e art à Düsseldorf, il faut que la photo du moment soit allemande, qu'elle adopte des prétentions intellectuelles et qu'elle soit surtout ennuyeuse. L'ennui est une preuve de qualité. Il fait sérieux. Il apparaît respectable. Il a d'ailleurs fourni ses preuves. Vous ne vous barbez pas, vous, devant les grands portraits de Thomas Ruff, les intérieurs de Candida Höfer ou les dernières productions d'une Andreas Gursky un peu à court d'inspiration?

Pratique

«Wolfgang Tillmans», Fondation Beyeler, 101, Baselstrasse, Riehen/Bâle, jusqu'au 1er octobre. Tél. 061 645 97 00, site www.fondationbeyeler.ch Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le mercredi jusqu'à 20h.

Photo (Fondation Beyeler): Wolfgang  Tillmans dans son atelier.

Cet article est immédiatement suivi d'un autre sur "Collection Beyeler Remix" et d'un troisième sur l'agrandissement prévu du musée.

Prochaine chronique le vendredi 23 juin. Les journalistes et les invitations. Que penser?

 

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