Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BÂLE/La Fondation Beyeler accueille Georg Baselitz pour ses 80 ans

Crédits: Keystone

On finira pas savoir qu'il a fêté ses 80 ans le 23 janvier dernier! Georg Baselitz a fait l'objet d'une belle exposition d'estampes au Musée des beaux-arts du Locle. Elle vient de se terminer. C'est aujourd'hui Bâle qui s'y colle, avec une double ration. Les tableaux se trouvent à la Fondation Beyeler. Le dessins au Kunstmuseum. Et ce n'est la fini dans la région! J'ai découvert que le Musée Unterlinden de Colmar proposera du 9 juin au 29 octobre «Corpus Baselitz». Cette dernière manifestation se verra composée de travaux remontant aux années 2014 à 2017. L'artiste y prend son corps dénudé comme modèle. Voilà qui ira bien avec le Christ de Grünewald! 

Baselitz est représenté de manière permanente (sauf quand elles sont en caves, c'est à dire souvent) par plusieurs toiles à la Fondation Beyeler. Il ne s'agissait pourtant pas d'un des peintres de chevet du galeriste bâlois. Ce dernier ne semblait pas très porté sur les peintres néo-expressionnistes apparus au début des années 1960 à Berlin, et qui exploseront sur le marché deux décennies plus tard. Il ne s’offrira à ma connaissance ni A.R Penck, ni Jörg Immendorf, ni Markus Lupertz. Le magnifique Neo Rauch aujourd'hui visible dans la partie permanent du musée me semble constituer une acquisition récente, puisque la fondation ne cesse de s'enrichir.

Coproduction avec Washington 

Baselitz s'imposait cependant pour élargir le propos du musée privé, qui vit aujourd'hui sa vie. L'actuelle rétrospective a été montée en complicité avec le Museum Hischhorn de Washington, où elle ira l'été prochain. Martin Schwander s'est chargé de collecter des toiles avant tout conservées par des institutions germaniques et chez des privés. Il fallait couvrir une période de soixante ans, le plus ancien tableau proposé, «Win», datant de 1959. Hans-Georg Kern vient alors d'arriver à Berlin-Ouest. Il est arrivé de l'Est, le Mur n'existant alors pas. Le débutant n'a pas encore adopté son pseudonyme en prenant en 1961 le nom de sa ville natale de Deutschbaselitz en Saxe. 

Les salles consacrées aux années 60 se révèlent fortes. C'est le grand moment de l'artiste, qui s'invente et se découvre. Il y a chez lui une immense colère pour les systèmes de l'Est comme de l’Ouest, ce dernier se révélant tout de même plus confortable. La première exposition personnelle de Baselitz se solde cependant en 1963 par une saisie policière et un procès. Pornographie. Bâle peut aujourd'hui présenter en toute officialité un des objets du délit: «Die grosse Nacht im Eimer». Les quatre têtes (autoportraits?) d'«Oberon» de 1964 gardent juste à côté leur pouvoir dérangeant, tout comme les pieds issus de corps fragmentés. On pense à Géricault. L'artiste était alors fasciné par le démonisme. Les tableaux «fracturés» gardent la même puissance, comme ses «Héros» dérisoires. Puis survient en 1969 le fameux renversement du sujet, peint puis accroché à l'envers. Une manière de montrer que la peinture, alors jetée au rebut pas la critique d'avant-garde, importait davantage que le sujet. Une idée que conforteront bientôt ses tableaux peints avec le doigt. (1)

Toujours plus vaste

Jusqu’ici, tout est excellent. Les débuts dans la sculpture sur bois, le bois restant le matériau germanique par excellence, apparaissent tout aussi prometteurs. Baselitz commencera cependant vite à faire du Baselitz. Produisant à un rythme effréné, il va satisfaire le marché de l'art qui l'a découvert et rendu fréquentable. Les décennies suivantes restent intéressantes bien sûr, mais un signe ne trompe pas. Baselitz tend à produire des pièces toujours plus grandes, ce qui n'est jamais bon signe. Cela signifie que l'inspiration tend à s'épuiser, ce que va souligner encore l'idée des «Remix» dès le début des années 2000. En 2017, l'homme peut ainsi monter à la Fondation Beyeler un «Avignon ade» (autoportrait dénudé faisant référence au Picasso en Avignon de 1973) de quatre mètre quatre-vingts de haut. Il est rentré au chausse-pied dans la salle. 

Cette dernière se voit consacrée à la production, inédite, de 2017. Toujours cul par-dessus tête, les formes se détachent désormais d'un fond constellé de petites gouttes laiteuses. Elles en émergent à peine, alors qu'il s'agit en majorité de portraits. Le visiteur sent une sorte de lassitude dans ces ectoplasmes. Contrairement à Picasso, auquel «Avignon ade» fait expressément référence, il n'y a pas, ou pas encore, de renouvellement de la fin.

Et le collectionneur? 

La rétrospective s'arrête bien sûr là. Il est dommage que nul ne rende hommage à Baselitz collectionneur. De sculptures africaines bien sûr, une tradition remontant pour les peintres à Derain ou à Nolde. Mais surtout des gravures maniéristes de la fin du XVIe siècle. L'antipode raffiné de sa création personnelle. Genève, où Rainer Michael Mason a été très lié à Baselitz (2), a longtemps conservé cet ensemble prodigieux. La dernière fois que je l'ai vu, encore accru, c'était en 2014 à la Royal Academy de Londres. Il était montré en pendant à celui de l'Albertina de Vienne, avec lequel il soutenait parfaitement la confrontation. 

(1) On pense alors bien sûr à Louis Soutter.
(2) RMM a surtout travaillé au catalogue raisonné des gravures créées par Baselitz.

Propos

«Baselitz», Fondation Beyeler, 101 Baselstrasse, Riehen/Bâle, jusqu'au 29 avril. Tél. 061 645 97 00, site www.fondationbeyeler.ch Ouvert tous les jours le 10h à 18h, le mercredi jusqu'à 20h.

Photo (Keystone): Georg Baselitz devant son autoportrait de quatre mètres quatre-vingt de haut.

Cet article est immédiatement suivi par un autre sur Baselitz au Kunstmuseum.

Prochaine chronique le mercredi 7 février. Rotterdam voudrait rendre ses réserves visibles aux public. Une excellente idée, mais...

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