Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BÂLE/L'Antikenmuseum se penche sur le pays de la mythique Reine de Saba

Crédits: Antikenmuseum, Bâle

En voilà une qui aura fait rêver, même si l'on ne sait en fait rien d'elle! Des générations de peintres ont montré le cortège de la Reine de Saba, chargé de trésors. La souveraine, qui devait vivre vers 950 av. J.-C., allait voir le Salomon biblique afin de lui poser des questions difficiles. Leur relation n'en serait pas restée là. Les maîtres de l'Ethiopie, jusqu'au tout récent Haïssé Sélassié assassiné par des révolutionnaires communistes dans des conditions obscures en 1975, prétendaient ainsi descendre du couple. 

La reine de Saba se retrouve en arrière-fond de l'actuelle exposition «Glücklisches Arabien?» de l'Antikenmuseum de Bâle, puisqu'il semble bien que l'origine de cette dame soit plutôt asiatique. Son existence concorde mieux avec la route de l'encens et de la myrrhe, bref de «tous les parfums de l'Arabie» évoqués par Lady Macbeth après son crime. Ces senteurs étaient aussi nécessaires dans l'Antiquité aux cultes qu'aux corps. D'où leurs prix. D'où par ricochet la richesse d'un pays par ailleurs plutôt désertique, en dépit d'un système d'irrigation très sophistiqué. Dans la première partie de l'exposition, située au sous-sol dans une seule et immense salle, la reine se reconnaît ainsi sur un tableau de Konrad Witz peint au XVe siècle à Bâle (en fait une copie ancienne, le Kunstmuseum voisin ayant refusé le prêt) et sur un écran. Elle a alors les traits de Gina Lollobrigida, qui l'incarna pour King Vidor en 1959 dans une superproduction délicieusement kitsch.

Mise en contexte 

Après cette mise en bouche, le public peut passer aux œuvres, toujours remises en contexte. Géographiquement, nous sommes au Sud de l'Arabie saoudite, et surtout au Yémen. Religieusement, la manifestation cite autant le Coran que la Bible, puisque les Musulmans connaissent aussi la Reine. Historiquement enfin, les grandes périodes se dessinent. Tout débute au VIIIe siècle avant J.-C. Deux siècles donc après la mythique reine. En 716 av. J.-C. un premier royaume attesté paie un tribut aux Assyriens. La suite me semble pour le moins compliquée. Il y a trois forces en présences, ou trois peuples si vous préférez. C'est Saba, Hadramaout et Qabatan, Himyar intervenant seulement au début de l'ère chrétienne. Une perpétuelle lutte les divise pour savoir qui dominera les autres, Mais n'oublions pas que tout cela se passe sur ptès d'un millénaire! 

L'art commun à ce qui reste finalement d'énormes tribus est désormais bien connu. Il s'agit surtout de sculptures aux formes stylisées, taillées dans de l'albâtre blanc. Les visages impassibles ont des yeux incrustés de pierre noire et blanche. Il y a aussi de gros blocs chargés d'inscriptions tantôt en creux, tantôt en relief. Une écriture qui a été déchiffrée. Le problème, c'est que tout sort de fouilles peu légales, voire sauvages. Les gouvernements yéménites ont bien tenté de maîtriser la situation, au moins depuis les années 1960, mais ils n'y sont jamais parvenu. Il faut dire qu'ils développent d'autres priorités et que l'art du Yémen est à la mode. Notons que dans l'actuelle exposition du Musée d'Art et d'histoire de Genève d'objets retrouvés au Port Franc, il y a du coup quelques pièces de Saba particulièrement remarquables.

Prêts prestigieux

Pour l'exposition actuelle, l'Antikenmuseum dirigé par Andrea Bignasca, n'a pas fait appel aux collections d'un pays aujourd'hui en guerre et dont le patrimoine architectural fragile (classé par l'UNESCO) se retrouve très menacé. Il a collaboré avec le Louvre, le British Museum, l'Ashmolean Museum d'Oxford, le Kunsthistorisches Museum de Vienne et le Museo Civiltà de Rome. Des institutions conservant beaucoup (c'est le cas du Louvre et de Rome), ou quelques-uns des objets voulus. Notons au passage que l'un de plus beaux, une tête de bronze très tardive, presque romaine déjà, a été prêté par la reine non pas de Saba, mais d'Angleterre. 

Divisé en cellules, séparées par des corridors où sont reproduites en immense des photos de villes comme Sanaa, l'exposition serpente à travers la salle. C'est très bien conçu et réalisé avec goût. Il y a dans les caissons des vitrines, avec peu d'objets à l'intérieur, mais toujours de qualité. De quoi séduire le public qui découvre un art foncièrement original, avec sa frontalité, sa symétrie et son primitivisme, allié à une perfection technique.

A la recherche d'un public

Ce public reste hélas peu nombreux! Ce n'est pas que l'Antikenmuseum communique mal. Il se trouve de plus face au Kunstmuseum, en pleine ville. Mais c'est comme s'il se retrouvait boudé, alors qu'il abrite depuis son ouverture en 1966 une fantastique collection de vases grecs ou de marbres romains. N'oublions pas que le lieu conserve aussi de manière permanente la Collection Ludwig. Et pourtant, comme je vous l'ai déjà dit une fois, l'établissement ne figure pas dans «Artinside», la revue des musées bâlois, qui ne l'indique même pas sur sa carte. Il serait urgent d'arriver à une conciliation, ou à réconciliation. Le parcours logique commencerait là, avant d'aller au Kunstmuseum, puis au Museum Tinguely, chez les Beyeler et enfin, rayon nouveautés, à la Kunsthalle ou au Schaulager.

Pratique

«Glücklisches Arabien?», Antikenmuseum, 5, Sankt Alban Graben, Bâle, jusqu'au 2 juillet. Tél. 061 201 12 12, site www.antikenmuseumbasel.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11 à 17h, jusqu'à 22h le jeudi et le vendredi.

Photo (Antikenmuseum): Une des têtes caractéristiques de l'art yéménite, avec ses yeux incrustés.

Prochaine chronique le mercredi 5 avril. L'Ariana genevois montre ses acquisitions récentes en fait de céramique contemporaine.

 

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."