Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BÂLE/L'Antikenmuseum et la triste histoire du tombeau de Séthi Ier

Crédits: Antikenmuseum, Bâle 2017

C'était le 17 octobre 1817. Dans une Egypte encore ottomane, l'aventurier Giovanni Battista Belzoni et le physicien Alessandro Ricci tombent dans la Vallée des rois sur une tombe royale presque intacte, profondément taillée dans le roc. Pour eux, c'est un éblouissement. Il y a dans cette sépulture s'étendant sous la forme d'un corridor de 135 mètres tout le décor sculpté, avec sa polychromie d'origine. Au fond, les deux hommes constatent qu'ils ont eu des prédécesseurs dès l'Antiquité. De l'énorme sarcophage d'albâtre ne subsiste que la cuve. Le couvercle a été détruit afin de dérober les trésors recouvrant la momie. 

Il manque aussi celle-ci. Belzoni (je le citerai désormais seul, Ricci n'ayant pas passé à l'Histoire), ne saura jamais où le corps sera retrouvé. L'Italien meurt dès 1823, dans une lointaine expédition au Bénin. Séthi Ier se verra exhumé en 1881 de la fameuse cachette de Deir-el-Bahari. Les prêtres d'Amon avaient rassemblé là, dans une époque troublée, les dépouilles des souverains afin que leur enveloppe charnelle soit au moins préservée. Mort au XIIIe siècle av. J.-C., Séthi restait dans un parfait état. Les embaumeurs égyptiens connaissaient leur boulot. Notons que Belzoni ne connaîtra jamais non plus son nom. Les hiéroglyphes demeuraient illisibles, ou plutôt incompréhensibles. On sait que leur sens ne sera décrypté que dans les années 1820 par le Français Jean-François Champollion.

Relevés à l'aquarelle 

La suite de l'histoire aujourd'hui racontée par l'Antikenmuseum de Bâle est moins plaisante. Tout se poursuit pourtant bien au début. 1818 est consacré au relevé des bas-reliefs peints. Il faut imaginer un travail à la lueur des torches. Aujourd'hui conservées à Bristol, qui en a prêté une sélection, les aquarelles de Belzoni lui-même restent assez pauvres. Il se trouve heureusement aujourd'hui dans les collections du British Museum de Londres celles d'Henry Salt et de Bernardino Drovetti, étonnantes de précision. Bâle en propose aussi une rérie. L'année se termine pourtant sur une première catastrophe. Une inondation, pour le moins insolite dans un pays aussi sec, ravage la tombe en décembre, donnant l'idée qu'il faut en «sauver» le contenu. 

Le massacre peut commencer. Belzoni imagine de faire de cette sépulture encore anonyme une attraction scientifico-foraine en Angleterre. Il lui faut des moulages. Pour cela, il répand sur les fragiles bas-reliefs une substance qui, lorsqu'on la retire, arrache les couches de peinture. Il emmène avec lui la cuve comme trophée. Refusée par le British Museum, elle se voit acquise pour la somme alors hallucinante de 2100 livres par Sir Joan Soane, un riche architecte. On peut encore la voir dans l'étonnante maison-musée que l'homme a construit en plein Londres.

Un véritable dépeçage 

Quelques années plus tard, arguant des «menaces», Champollion et son collègue italien Ippolito Rosellini commencent le dépeçage. Ils coupent des bas-reliefs avec plus ou moins (en général moins) d'habileté. Certains reliefs tombent en morceaux. Il y a aujourd'hui des milliers de fragments dans les chambres secondaires du tombeau. Le plus beau vestige, donnant aujourd'hui l'idée de l'état original, se trouve au Louvre. Un autre, légèrement plus abîmé, a fini au Musée égyptien de Florence, presque toujours fermé. L'Antikenmuseum en propose des reproductions. Florence a tout de même envoyé l'original d'un troisième relief (une Maat) particulièrement admirable. Toujours est-il que dès 1835, un prince allemand en visite s'indigne déjà publiquement des déprédations. 

Tout continue cependant durant des décennies. L'Allemand Lepsius vient se servir pour Berlin en 1845. La tombe n'est déjà pas belle à voir au moment de la remarquable campagne de photos de Burton, à la lumière électrique, au tout début du XXe siècle. Les tirages appartiennent ici au Metropolitan Museum de New York. Dans une Egypte sous protectorat anglais, le site se trouve alors placé sous la responsabilité de d'Howard Carter, le futur inventeur (ou découvreur) de la tombe de Toutankhamon. Mais le lieu subit d'autres outrages, accidentels cette fois. Deux éboulements. Notons que ce n'est pas fini. Il y a de nouvelles inondations jusque dans les années 1990. Plus bien sûr l'invasion touristique, toujours plus prégnante. Elle ne fait jamais de bien aux monuments.

Une équipe helvéto-hispano-égyptienne 

Tout cela peut sembler désespérant. Mais, si l'Antikenmuseum consacre une seconde exposition à la tombe de Séthi Ier après celle de 1991, c'est parce qu'il y a un espoir. Oh bien sûr, la sépulture ne retrouvera jamais sa splendeur initiale. Elle a été tuée par ceux qui l'aimaient. Mais il existe aujourd'hui l'ordinateur, la numérisation, le 3D. Une équipe bâloise travaille ainsi dans l'énorme «team» helvéto-hispano-égyptien en train de créer une réplique. Tout part des photos de Burton. Un puzzle se voit tant bien que mal formé à partir des innombrables fragments. Les aquarelles du XIXe siècle donnent une idée des couleurs. Notons que le travail effectué est entièrement numérique, même pour la pose d'une polychromie. C'est comme si, de nos jours, on se méfiait de la main humaine, jugée imprécise. Imparfaite. D'où souvent une certaine froideur. 

Bâle présente donc, outre quelques belles sculptures du temps de Séthi Ier, second pharaon de la XIXe dynastie et père de Ramsès II, deux chambres reconstituées. On s'y croirait, même s'il s'agit d'une sorte de décor de cinéma. Le visiteur découvre ainsi, sous une forme factice, le meilleur de la sculpture du Nouvel Empire. Un ensemble cohérent avec ses piliers sculptés, ses reliefs muraux et son plafond étoilé. L'idée finale est de produire une version complète, à installer près du site original. Comme la seconde grotte de Lascaux. Les touristes (enfin ceux qui se rendent encore en Afrique du Nord) parcouraient donc une copie. Tout nouveau danger serait écarté pour la vraie tombe. Du moins si l'Egypte ne bascule pas dans l'intégrisme. Le mieux qui puisse arriver à un site archéologique, c'est encore ne pas se voir découvert. Mais ceci est une autre histoire...

Pratique

«Scanning Sethos», Antikenmuseum, 5, Sankt Alban Graben, Bâle, jusqu'au 6 mai. Tél. 061 201 12 12, site www.antikenmuseumbasel.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 17h, le vendredi jusqu'à 22h. Textes (et il y a beaucoup à lire!) en allemand et en anglais. Pensez à prendre du temps pour le reste du musée, qui se révèle immense. Les collections, surtout celle des vases grecs, sont admirables. Et pourtant les salles permanentes demeurent vides...

Photo (Antikenmuseum, Bâle): L'affiche de l'exposition, avec un Séthi reconstitué.

Prochaine chronique le 6 janvier. Des livres, dont un sur les églises modernes de Paris.

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