Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Bâle rend aujourd'hui hommage à Louise Bachofen-Burckhardt et Esther Grether

Les deux collectionneuses sont des proches du Kunstmuseum. La première lui a donné 305 tableaux à sa mort en 1920.

Un des tableaux flamands comme les aimait Louise Bachofen-Burckhardt.

Crédits: Kunstmuseum, Bâle 2019.

Il y a toujours du nouveau au Kunstmuseum de Bâle. Deux de ses actuelles présentations tournent autour du collectionnisme au féminin. La première concerne la personnalité méconnue de Louise Bachhofen-Burkhardt, morte en1920. Cette patricienne a fait à 20 ans un mariage que l’on peut supposer arrangé. Elle a épousé le grand anthropologue  Bachofen, de trente ans son aîné. Son mari est mort. Leur fils est décédé dans la trentaine. La veuve s’est mise à acheter de la peinture ancienne, dans le but de compléter les collections du musée de la Ville. En 1904, elle a créé une fondation, que les convenances ont mise au nom de feu son époux. Cette dernière s’est dissoute en1917 afin de laisser en pleine propriété du Kunstmuseum 305 œuvres.

Quelques dizaines d’entre elles font partie des fleurons du musée, surtout dans le domaine de la peinture allemande médiévale (Conrad Witz, Cranach...). Des ré-estimations récentes, menées tant sous le règne de Bernhard Mendes Bürgi que sous celui de son actuel successeur Josef Helfenstein (des gens pourtant tournés vers l’art moderne!) ont tiré des limbes des panneaux italiens médiévaux et un stupéfiant primitif français, que le «Met» ou le Getty paierait volontiers huit ou dix millions de dollars. L’exposition, qui occupe le rez-de-chaussée de l’Altbau (1) propose le reste en hommage. Il y a dans la première salle les œuvres mineures (voire faibles), présentées au touche-touche comme chez la donatrice. Puis les faux. Il en circulait beaucoup au XIXe siècle. Des changements d’attribution se sont aussi produits. Ils ont notamment vu émerger un magnifique Memling ou une ravissante toile qui, jadis donnée à Adam Elsheimer, est devenue un jalon dans la carrière de Carlo Saraceni. Un jalon récemment présenté en tant que tel dans une grande rétrospective italienne.

Un Titien inconnu?

Les salles suivantes proposent «les chefs d’œuvre». Enfin ceux ne se trouvant pas dans les salles permanentes, demeurées trop peu nombreuses en dépit du récent Neubau. Il y a aussi bien là Liotard que d’importants panneaux flamands du XVIe siècle. La porte s’entrouvre enfin sur une suite. Des études récentes ont fait émerger un Jan van Scorel, artiste des années 1500 dont je vous ai récemment décrit l’exposition bruxelloise. Il y a aussi une toile dont les visiteurs ne voient que la photo. Ce portrait de l’Arétin, un écrivain licencieux de la Renaissance, avait été acquis comme un Sebastiano del Piombo. Il était tombé dans l’oubli. Or il semble qu’il s’agisse d’un Titien. Les Offices viennent de l’emprunter à Florence, ce qui semble plutôt bon signe. De toutes manière, il s’agit apparemment d’une œuvre magnifique…

Louise Bachofen-Burckhardt. Kunstmuseum, Bâle 2019.

Autre siècle, autre étage et autre collectionneuse, le Kunstmuseum accueille aujourd’hui une infime partie de la Collection familiale Esther Grether. Les lecteurs de «Bilan» (ou de «Bilanz») devraient connaître cette reine des cosmétiques. C’est l’une des plus riches de Suisse, avec une fortune que «Forbes» estimait déjà à 2,2 milliards de dollars en 2013. Esther est aussi la veuve d’un homme plus âgé, même si son défunt époux Hans (décédé en 1973) n’avait qu’un quart de siècle de plus qu’elle. Le couple a toujours beaucoup collectionné. Il est (avec d’autres amateurs) a l’origine en 1962 de la Fondation Giacometti suisse. Esther et les siens détiennent aujourd’hui quelque 600 œuvres, dont l’une des plus importantes séries de Francis Bacon en mains privées.

Choix surréaliste

Esther Grether, 83 ans, a prêté 19 œuvres au Kunstmuseum, qui a «perdu» il y a quelques mois la Fondation Rudolf Staechlin. Ont été retenues avant tout des créations surréalistes. Dali ou Tanguy. Plus six Magritte,créateur non représenté dans les collections, tout comme Giacomo Ballà ou Frantisek Kupka. Pour l’occasion, le second étage s’est vu repensé. Nouvel accrochage. La chose a permis de sortir, comme le signale l’institution, quantité de pièces «plus vues depuis des décennies, voire n’ayant jamais été présentées faute de place.» Il y a visiblement beaucoup de choses ici dans les caves! J’ai remarqué des toiles majeures de Luigi Russolo, d’André Masson, de Max Ernst, de Serge Poliakoff, d’Ernst Nay, de Maria Lassnig, de James Ensor ou du rarissime Viking Eggeling. La lutte sera rude quand il faudra déterminer qui, du Kunstmuseum de Bâle ou du Kunsthaus de Zurich, possède la première collection de Suisse!

Esther Grether. Photo Keystone

(1) Celles restéeau premier étage font l’objet d’un cartel spécial.

Pratique

«Une passion pour l’art», jusqu’au 29 mars 2020, Kunstmuseum, Altbau, 16, Sankt Alban-Graben, Bâle. Tél. 061 206 8632 62, sitewww.kunstmuseumbasel.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le mercredi jusqu’à 20h. La collection Grether restera plusieurs mois.

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