Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Bâle fête les mille ans de sa cathédrale avec l'éblouissante exposition "Gold + Ruhm"

Les trois commissaires ont rassemblé ce qui subsiste de l'orfèvrerie ottonienne avec des pièces exécutées entre 1000 et 1040. Il y a aussi des ivoires et des textiles au Kunstmuseum.

L'autel portatif de Gertrud von Braunschweig.

Crédits: Kunstmuseum, Bâle 2019.

C'était à Bâle le 11 octobre 1019. Je ne peux pas vous dire le temps qu'il faisait, mais Henri II, empereur romain-germanique, était venu avec son épouse Cunégonde. Il s'agissait pour eux d'assister à la consécration de la cathédrale de Bâle, à laquelle le couple avait offert un fabuleux devant d'autel en or repoussé. C'étaient des gens chastes et pieux, couvrant de présents les églises et congrégations religieuses lors de leurs itinérances. Il est d'ailleurs permis de se demander si le mariage de ce couple quasi monacal a été consommé. Ils n'eurent en tout cas aucun enfant, ce qui mit fin à la courte dynastie ottonienne.

L'empire a survécu jusqu'en 1806. La cathédrale romane a disparu, à quelques pierres près. Il faut dire que Bâle a connu l'un des pires tremblements de terre occidentaux le 18 octobre 1357, alors que le gothique était déjà à la mode. Notez que le devant d'autel a survécu, et en bon état qui plus est. Bâle n'a pas détruit son trésor ecclésiastique à la Réforme. Il l'a enfermé dans une grande armoire de bois. Tout aurait été pour le mieux sans la partition du canton en 1833. Dans la hargne. Bâle-Campagne a alors voulu sa part du gâteau pour la vendre. La vacation, qui attira toute l'Europe des connaisseurs, se déroula à Liestal. Le chef-d’œuvre, qui faisait partie de la moitié campagnarde, partit alors vers de nouvelles aventures. Il se trouve aujourd'hui, comme la «Rose d'or» papale, dans un Musée de Cluny parisien aujourd'hui en travaux. Bâle Ville n'a pu racheter que les pièces se trouvant jusque dans les années 1920 à l'Ermitage de Saint-Pétersbourg.

Montrer un intérêt pour l'art ancien

Le chantier parisien tombait bien. L'autel allait pouvoir devenir la vedette de l'exposition «Gold + Ruhm» (Or et gloire), que l'Historisches Museum prévoyait pour marquer le millénaire. A vrai dire, la manifestation s'est vue externalisée. C'est le Neubau du Kunstmuseum qui la propose jusqu'en janvier prochain. Le lieu apparaît plus vaste. Plus sûr aussi, probablement. L'institution tient par ailleurs à montrer régulièrement qu'elle n'est pas vouée aux seuls arts moderne et contemporain. Je vous ai d'ailleurs parlé il y a quelques mois de son Heinrich Füssli, particulièrement réussi, et il y avait eu auparavant la remarquable présentation d’œuvres graphiques tournant autour de la femme vers 1500. Un autre succès, tant pour le fond que pour la forme.

Une couverture d'évangéliaire, qui a perdu ses pierres précieuses. Photo Kunstmuseum, Bâle 2019.

Que montrer à propos d'Henri II (à ne pas confondre avec les Henri II sicilien ou français!) et Cunégonde? Les commissaires Marc Fehlmann, Michel Matzke et Sabine Söll-Tauchert se sont concentrés sur les arts dits décoratifs, les manuscrits et les documents d'archives. Ils ont ajouté quelques sculptures déplaçables. C'est le cas pour l'admirable Christ en bronze d'Essen. C'est aussi celui de quelques sculptures taillée de manière un peu fruste dans la pierre à Cologne. Le trio ne s'est pas limité à l'Europe pour ce qui est des demandes de prêts. L'autel portatif, avec plaque de porphyre, de Gertrud von Brauschweig vient de Cleveland. Le «Met» de New York a accepté de collaborer. Il ne pouvait guère faire autrement, vu que nombre de cathédrales allemandes soutenaient cet exceptionnel projet...

Trésors suisses

Cela dit, on reste étonné de découvrir à quel point la Suisse possède encore de vestiges de l'époque ottonienne, tant sous forme de livres que de textiles. Il est arrivé au Kunstmuseum, dont un étage entier du Neubau s'est vu plongé dans la nuit, des objets peu connus de Schaffhouse, de Payerne, de Sion (qui possède un magnifique brocart byzantin), de Fribourg, de Soleure, d'Einsiedeln, et bien sûr de Saint-Gall comme de Saint-Maurice. Toute une série de bourses, aux tissus somptueux, proviennent ainsi de Beromünster, que je ne connaissais guère qu'en tant qu'ancienne station de la radio suisse-alémanique. C'est de Bamberg en Allemagne, en revanche, que provient la cuve du sarcophage de Cunégonde, canonisée en 1200, alors que son époux avait déjà été sanctifié par l'Eglise en 1146. Les petites Cunégonde vivant encore se placent donc sous son patronage lointain.

Une croix venue de Berlin. Photo Kunstmuseum, Bâle 2019.

Et à quoi ressemble l'art ottonien de cour, dont les principaux chefs-d’œuvre se trouvent provisoirement réunis à Bâle? A un mélange de primitivisme et d'extrême raffinement. Les artisans atteignent alors à des sommets de virtuosité dans la taille de l'ivoire (venu d'Orient ou résultant de réemplois d'objets du Bas-Empire romain) comme dans la fonte du bronze. Les procédés semblent pourtant compliqués par rapport aux technologies du XIe siècle. Quant aux miniaturistes, ils produisent des images à fonds d'or aux entrelacs éblouissants. Il faut avoir vu (du moins sur deux pages) l’évangéliaire d'Henri II, produit à Ratisbonne, se trouvant aujourd'hui au Vatican presque à l'état de neuf. Il pouvait rivaliser avec les créations importées de Constantinople. Quand Henri disparaît en 1024, Cunégonde lui survivant jusqu'en 1033, le schisme orthodoxe n'a pas encore éclaté. Il remonte à 1054.

Lettres dorées

La présentation se révèle parfaite. Elle donne l'idée du trésor, avec ce que cela suppose d'éclairages concentrés sur les objets. Les textes trilingues (allemand, anglais, français) sont écrit sur les murs, qui restaient ici disponibles. Fallait-il des lettres dorées? Je n'en suis pas persuadé. La version anglaise, en blanc, m'a paru la seule lisible. Il y a bien sûr aussi le catalogue. Enorme et très lourd. Il ne lui manque que les perles et les pierre précieuses pour ressembler aux grandes bibles montrées dans les vitrines, dont les couvertures se voyaient traitées comme des bijoux. J'avoue ne pas l'avoir lu. J'ai préféré repartir sur mon éblouissement. Parce que c'est finalement rare, d'être ébloui...

Pratique

«Gold + Ruhm», Kunstmuseum, Neubau, 16, Sankt Alban Graben, Bâle, jusqu'au 19 janvier 2010. Tél. 061 206 62 62, site www.kunstmuseumbasel.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le mercredi jusqu'à 20h. Prix d'entrée un peu cher: 26 francs.

Et le devant d'autel de 1019, pour terminer! Photo RMN.

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