Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

"Backside" propose au Musée Bourdelle une histoire de la mode vue de dos

Délaissé par Internet, le dos a un joli passé, qui commence ici au XVIIIe siècle. L'exposition parisienne fait cependant la part belle aux créations récentes.

L'affiche de l'exposition avec la robe noire de Martine Sibon (1997).

Crédits: Jean-Loup Sieff. Musée Bourdelle, Paris 2019.

Tout est parti d'une constatation. «Pour la saison de prêt-à-porter féminin printemps-été 2019, 79 défilés officiels ont proposé 3524 silhouettes», explique Alexandre Samson. «Cependant, sur internet, soumises à la vitesse frénétique de leur diffusion, seules les vues de face ont été retenues.» Vous me direz qu'on aurait pu faire l'impasse sur les neuf dixièmes des vêtements proposés, vu leur faible qualité esthétique, mais c'est comme ça. La mode médiatique ignore le dos, et par là le tridimensionnel.

Il est donc venu à Alexandre, responsable au Palais Galliera de la haute couture d'après 1947 (l'année du «new look» de Dior), l'idée d'une exposition où le public ne verrait que le côté pile des robes. Ce dernier possède aussi son histoire. Elle commence ici au XVIIIe siècle, avec les paniers où un «pli Watteau» retient des mètres de tissus à l'arrière. Le récit se poursuit dans le désordre jusqu'à aujourd'hui. L'ouverture dans hall du Musée Bourdelle, avec qui Galliera a souvent collaboré, offre ainsi cinq modèles récents. Je citerai bien sûr la petite robe noire de Martine Sibon de 1997. Elle fait l'affiche. Mais il y a aussi là une tunique blanche de The Row de 2018 et une chose à volants conçue par Clare Waight Keller pour Givenchy. Elle évoque selon moi un vilain abat-jour. Mais je ne voudrais pas jouer les rabat-joie.

Un endroit difficile d'accès

La suite réunit aussi bien une traîne de cour, au métrage imposant, que des créations de Jean-Paul Gaultier, Alber Elbaz, John Galliano ou Comme des Garçons. Quelques habits d'homme aussi, mais très peu, comme d'habitude. Des gilets du Siècle des Lumières, où le crin comme la toile contraste avec les éblouissantes broderies offerts au spectateur côté face. Deux camisoles de force. Il y a en effet une touche de féminisme dans la réflexion d'Alexandre Samson. «Seuls les femmes ont des fermetures dans le dos, partie du corps difficile d'accès. D'où le besoin d'une aide extérieure, mari ou camériste. Ici le dos symbolise la soumission à l'autre.» Merci pour le message.

Le dos du célèbre "Centaure mourant" d'Antoine Bourdelle. Photo Musée Antoine-Bourdelle, Paris 2019.

Avec Alexandre, le visiteur sent le passage des générations. Quand Olivier Saillard, qui a aujourd'hui déserté le navire Galliera pour d'autres aventures, organisait une exposition, cette dernière restait haute couture et s'arrêtait avec le déclin cette dernière dans les années 1960. Ici, il y a une galerie de photos prises dans la rue. Des T-Shirts vus à la manière de dossards et des sacs à dos, très années 2000. Normal. La mode «street wear» a succédé à l'élégance. Pour une création sublime de Balenciaga (mais aucune d'Elsa Schiaparelli, pourtant spécialiste des manteaux du soir...), le visiteur subit du coup pas mal d'élucubrations. Je citerai juste le modèle de Rick Owens, où le dos est occupé par un mannequin portant la même robe que la porteuse. Je me demande combien d'exemplaires ont été vendus de ce machin, que j'imagine mal arboré dans la rue...

Première à New York en 1910

En parcourant le catalogue, dont la couverture reproduit l'une des photos les plus célèbres de Jean-Loup Sieff, le lecteur apprendra des choses. Le dos nu est apparu pour la première fois en 1910. La première à oser fut l'influenceuse (mais le mot n'existait pas encore à l'époque) Rita de Acosta Lydig (1). Le public du vieux Metropolitan Opera en était resté soufflé. On en vu d'autres colonne vertébrales dans les années 20, surtout chez les stars de cinéma comme l'Allemande Brigitte Helm. Ce sont cependant les années 1930 qui ont popularisé le déshabillage dorsal. Alexandre Samson y voit le résultat du nouveau code de censure à Hollywood. Le dos visible au lieu de la poitrine. Depuis, il n'y a plus de systématique, faute sans doute de règles. Il va pourtant sans dire que l'exposition présente pour de vrai la robe conçue par Guy Laroche en 1972 pour Mireille Darc dans «Le grand blond avec une chaussure noire». Le décolleté était si profond qu'il remplaçait les seins par les fesses de l'actrice. Même si celle-ci n'était pas bien grasse, ce fut tout de même une sensation.

Astrid. le célèbre photo de Sieff, qui fait la couverture du catalogue. Photo Succession Jean-Loup Sieff.

L'exposition se laisse voir. Elle feint de dialoguer avec la sculpture d'Antoine Bourdelle (1861-1929), dont les œuvres les plus admirables se voient présentées comme de juste à l'envers. C'est pourtant beaucoup moins réussi que les mises en scènes naguère conçue par Olivier Saillard dans les mêmes lieux. La faute en incombe peut-être à une scénographie aussi pauvre qu'envahissante. Mais le thème aurait de toute manière pu permettre des variations plus intéressantes. Le plus amusant de «Backside» reste sans doute en ouverture, inscrites au mur, toutes les expressions où intervient le mot «dos». Se mettre à dos. Tourner le dos. Mettre dos à dos. Le dos au mur. Avoir bon dos. Faire le gros dos. Sur ce, j'en ai plein le dos.

(1) Les USA ont connu les soeurs De Acosta comme les Anglais ont eu les soeurs Mitford.

Pratique

«Backside, Dos à la mode», Musée Bourdelle, 18, rue Antoine-Bourdelle, Paris, jusqu'au 17 novembre. Té. 00331 49 54 73 73, site www.bourdelle.paris.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. Le Musée Galliera, une nouvelle fois en travaux, rouvrira ses portes au printemps 2020.

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