Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Avis de tempête au Musée de la vie romantique de Paris, qui expose des naufrages

Le parcours montre comment les bateaux sombrant et les passagers se noyant est devenu un genre pictural après 1800. Le "cinéma catastrophe" avant l'heure...

Louis Garneray, vers 1800. Un incunable du nouveau champ de vision depuis la pleine mer.

Crédits: DR, Musée de la vie romantique, Paris 2021.

Trombes d’eau. Déluge de feu. La météo de l’été 2021 n’apparaît guère clémente dans certains pays. Au début de XIXe siècle, on ne parlait pourtant pas encore de dérèglement climatique. Les choses ont commencé vers 1860, au début de l’ère industrielle. Le «petit âge glaciaire», qui durait depuis 1330 environ, s’est alors terminé net. Il a commencé à faire agréablement tempéré en Europe. L'homme avait inventé "l'anthropocène".

Louis-Philippe Crépin. Nous sommes encore dans la mouvance du XVIIIe siècle. Photo Musée de la vie romantique, Paris 2021.

Ceux qui ont eu à l'époque vraiment chaud, mais au mauvais sens du terme, ce sont les personnages de l’actuelle exposition du Musée de la vie romantique à Paris. «Tempêtes et naufrages» reflète tout un pan de la peinture des années 1800 à 1860. Le goût de la catastrophe. Les spectateurs des tableaux se donnaient sans trop de risques des émotions fortes. Ces dernières ont culminé au Salon de 1819 avec «Le radeau de La Méduse» de Théodore Géricault. Une immense toile, aujourd’hui en mauvais état au Louvre à cause du bitume utilisé dans les couleurs. On sait que l’œuvre, aux résonances politiques, s’inspirait d’une affaire véridique. Chacun en connaissait à l'époque les horribles détails. D’où des frissons supplémentaires. L’exposition du Musée de la vie romantique comporte comme de juste une version de la peinture, qui a occupé son auteur deux ans durant. Il s’agit de sa quatrième esquisse, avant mise en place définitive.

Au début, les marines

Le genre, qui s’apparente finalement au «film catastrophe» des années 1970, n’est pas né tout seul. La marine remonte au XVIIe siècle, avec combats de bateaux. Notez qu’en dépit des incendies et des canonnades omniprésents sur la toile, aucun d’eux n’a encore le mauvais goût se sombrer. Ces scènes devaient flatter les orgueils nationaux, surtout néerlandais et anglais. Sous prétexte de «sublime», le XVIIIe s’est pour sa part mis à convoquer les tremblements de terre, les orages, les avalanches ou les feux en tous genres. Au Musée des beaux-arts de Rennes, une suite de quatre gigantesques toiles cataclysmiques (un temps curieusement prêtées au Mamco genevois) donne un bon résumé de la chose. L’ensemble se voit aujourd’hui attribué à Francesco Casanova, le frère du fameux aventurier vénitien. Il était jadis donné à Jean-Jacques de Loutherbourg.

Théodore Gudin. La tempête sans naufrage. Musée de la vie romantique, Paris 2021.

Il suffisait de réaliser un «mix», comme on dit aujourd’hui. Tout a commencé avec des toiles de Joseph Vernet, qui réalisait pour Louis XV en parallèle ses admirables «Ports de France». Les naufragés dévêtus et les vaisseaux veufs de mâts demeuraient alors vus de la terre ferme. C’était un terrifiant spectacle de la nature. Plusieurs suiveurs se sont allègrement engouffrés dans cette veine. L’invention du romantisme, qui commence ici très tôt (aux alentours de 1800), a été de changer radicalement le point de vue. Le spectateur n’est plus supposé en sécurité sur un sol stable. Il se trouve quelque part au milieu de l’eau, entre les débris de bateaux et les hommes et les femmes luttant pour leur survie. Le regardeur est ainsi supposé perdre pied. Il participe au drame se jouant, et qui va sans nul doute mal se terminer. Connaissez-vous beaucoup de drames aussi violents à la conclusion heureuse?

Artistes méconnus

Nouvelle directrice du Musée de la vie romantique, longtemps placé sous la houlette de Daniel Marchesseau, Gaëlle Rio signe elle-même «Tempêtes et naufrages». L’accrochage réunit des tableaux (et quelques dessins) provenant pour l’essentiel de musées peu visités de province: Morlaix, Bergues, Dieppe, Brest, Saint-Brieuc, Poitiers ou Reims. Leurs auteurs demeurent souvent méconnus, voire inconnus. Après les grande références historiques comme Rubens (un «Jonas» vomi par la baleine) ou Girodet (une copie du «Déluge» du Louvre par Jean-Jacques Monanteuil), le parcours peut ainsi faire passer le public au vif du sujet. Il y a là du Paul Huet. De l’Eugène Isabey. Du Louis Garneray. De l’Eugène Baudin. Pour que le visiteur ne se perde pas trop au milieu de ces perditions, Gaëlle Rio a aussi convoqué Eugène Boudin ou Gustave Courbet. Deux novateurs picturaux, qui ont ici l’air d’enfants sages… Il n’y a avec eux finalement que de grosses vagues.

"La trombe à Etretat" de Gustave Courbet. Photo Musée de la vie romantique, Paris 2021.

Installé dans une ancienne maison où travailla jadis le peintre Ary Scheffer, le Musée de la vie romantique ne dispose pas d’énormes espaces pour ses manifestations temporaires. Il se contente pour cela de deux pavillons à l'orée d'un jardin resté intact en plein Paris, dans le quartier qui s’appelait à l’époque la «Nouvelle Athènes». Autant dire qu’il a fallu renoncer aux toiles les plus vastes et les plus spectaculaires. Celles qui ressemblent en fait aux panoramas faisant alors florès. Je pense notamment au cauchemardesque «Incendie de steamer Austria» d’Eugène Isabey, réalisé en 1858 et visible à Bordeaux. Quatre mètres cinquante de large sur trois de haut. D’où une impression de miniaturisation qui finit à Paris par tout dédramatiser. L’exposition manque paradoxalement d’excès, même s’il est permis de s’interroger sur les délires picturaux en voyant «L’épave» de Jean-Jacques Garnier. Une blonde nue (pourquoi nue?) et laiteuse se voit observée après le reflux des flots par des indigènes noirs aux plumes exotiques…

Prévoir une attente

La réservation se révèle bien sûr obligatoire pour l’exposition. Elle n’exclut pas les attentes. Il y en a devant chaque salle. C’est un succès, et le musée (qui se trouve dans le giron de la Ville de Paris) ne semble pas vraiment adapté aux restrictions sanitaires. Comme je vous l’ai déjà dit, on reste ici dans une ancienne maison d’artiste, même si Scheffer recevait beaucoup ses amis romantiques dont George Sand et Frédéric Chopin. Ensemble. Puis séparément. Le couple n’a pas bien fini, même si ses tempêtes sont restées celles du cœur.

Pratique

«Tempêtes et naufrages», Musée de la vie romantique, 16, rue Chaptal, Paris, jusqu’au 12 septembre. Tél. 00331 55 31 95 67, site www.museevieromantique.paris.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h.

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