Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Avis de tempête aux USA pour la version filmée d'"Autant en emporte le vent"

Le film a été retiré de la plate-forme HBO Max en raison de ses stéréotypes racistes. L'oeuvre ne se voit cependant pas censurée. Elle se verra présentée plus tard mise en contexte.

Vivien Leigh et Hattie McDaniel dans le film aujourd'hui contesté.

Crédits: DR

Cela devait arriver. J’ai lu le 10 juin la nouvelle sur le site du «Matin». Une preuve que je lis tout et n’importe quoi. La version cinématographique de «Gone With The Wind» reçoit un avis de tempête, maintenant que le vent a tourné. En ces jours de manifestations anti-racistes, la description du Sud des Etats-Unis avant et après la Guerre de Sécession (1861-1865) donnée par cette superproduction de 1939 semble devenue intolérable. Déjà adopté dans son unique roman par Margaret Mitchell, le point de vue ségrégationniste (ou plutôt paternaliste) du film est celui du Sud. Donc des anciens Etats esclavagistes. Scarlett O’Hara est en plus un personnage de son temps. Il se montre volontiers raciste, même si la nounou noire reste pour elle un point d’ancrage affectif. Cela dit, le film signé par Victor Fleming (1), qui travaillait sous dictée du producteur David O Selznik, montre une femme vaine, égoïste, autoritaire et manipulatrice que son mari finit par quitter. Le jeu n’est biaisé que par le charme de Vivien Leigh. Elle parvient à en faire un personnage sympathique. Imaginez ce que cela aurait été si Bette Davis, candidate au rôle, l’avait obtenu! Scarlett serait restée un monstre.

Que se passe-t-il aujourd’hui, avant que je remette l’oeuvre et l’affaire en avant? Rien de très grave, par rapport aux statues que l'on vandalise à qui mieux mieux. La plateforme HBO Max, une filiale récemment créée de WarnerMedia, a retiré le (très) long-métrage en technicolor de son volumineux catalogue. Selon un de ses porte-paroles, «maintenir ce film sans explication et sans dénonciation de la représentation faite de la communauté noire aurait été irresponsable.» Il n’est cependant pas question, Dieu merci, de censurer «Autant en emporte le vent» ou de le caviarder. MBO Max pense à une «contextualisation» avant remise à disposition. Il s’agirait d’expliquer, si j’ai bien compris, la période dans laquelle le film a été tourné. Elle expliquerait les stéréotypes. Il sera aussi dit que si la Noire Hattie McDaniel a bien obtenu un Oscar du second rôle féminin en février 1940, elle a dû venir le chercher du fin fond de la salle, n’ayant été autorisée à s’asseoir qu’au dernier rang.

Le problème racial à Hollywood

Hattie a tourné quelque 300 films, créditée dans 80 seulement d’entre eux. Presque toujours dans le rôle d’une domestique plantureuse. Il aura fallu l’arrivée de Lena Horne, puis de Dorothy Dandridge pour voir à Hollywood des Afro-Américaines dotées d’un sex-appeal à faire (mais presque) tomber certaines barrières. Une chose à rappeler. MBO Max devra aussi dire, sur un plan plus tragique, que le dernier lynchage de type classique (pendaison et crémation) a eu lieu dans un Etat du Sud à une date aussi tardive que 1957. Le problème racial avait alors été abordé plusieurs fois par le Hollywood libéral avec «Pinky» d’Elia Kazan (1949), «No Way Out» de Joseph L. Mankiewicz (1950) ou «Band of Angels» de Raoul Walsh (1957). Il sera peu après au coeur de ce chef-d’oeuvre complexe que reste «Imitation of Life» de Douglas Sirk en 1959. L’adolescente blanche rêve d’avoir comme mère présente et aimante la «mamma» noire gérant la maison. La fille métisse de cette dernière, qui voudrait passer pour blanche, prendrait volontiers comme mère la belle patronne blonde.

Shirley Temple dans l'un de ses nombreux films. Photo Photofest, DR.

Mais revenons à l’affaire «Autant en emporte le vent». Elle en suit bien d’autres du même type. La première fois que j’ai entendu parler de politiquement correct, il y a plus de trente ans, c’était en effet quand les télévisions se sont mises à boycotter les films de Shirley Temple. Pourquoi interdire ces bandes innocentes et un peu niaises, qui avaient fait d’une fillette bouclée de moins de dix ans la plus grande star de Hollywood à partir de 1934? Pas à cause d’elle, bien sûr! Mais il y avait toujours, à l’arrière-plan, un serviteur ou une servante noire un peu ridicule (2). Il (ou elle)se montrait peureux ou superstitieux. Il arrivait aussi à Shirley de s’autoriser un «black face», une chose semblant aujourd’hui aussi grave qu’un meurtre avec préméditation. Il s’agissait pourtant dans les années1930 d’une vieille tradition de music-hall, perçue comme un hommage à la musique noire. Il ne fallait en effet pas trop se moquer d’une communauté nombreuse. La superstar Mae West, qui voulait conquérir ce public comptant pour plus d’un dixième des spectateurs américains, demandait ainsi une ou deux Noires superbes dans ses films. Il faut dire qu’il est arrivé à Mae de chanter dans l’orchestre (entièrement noir) de Duke Ellington. De l’anti-racisme avant l’heure.

L'affaire "Tintin au Congo"

Après les films aseptisés de Shirley Temple, il y a eu des livres retirés de bibliothèques ou partiellement récrits. Même Mark Twain s’est vu passé à la moulinette. Les chapitres où les Noirs auraient pu se sentir décriés ont été coupés ou récrits. Le courant a ensuite passé en Europe. Je rappellerai pour mémoire les actions en justice contre «Tintin au Congo» d’Hergé, sorti en 1931, alors qu’il s’agissait d’une colonie belge traitée à la trique. Il fallait interdire l’album. Je ne sais pas où l’affaire en est aujourd’hui (3), tant elle m’est apparue interminable. Hergé a bien sûr eu ses défenseurs. Un compromis a été trouvé en Grande-Bretagne avec une préface explicative. On ne peut pas, par pur «présentisme» faire disparaître des écrans et des librairies ce qui dérange. Il faut l’expliciter, ce que s’apprête à faire sagement HBO Max. Au moins quand la chose suppose une large diffusion publique.

Tout mérite-t-il une contextualisation? Photo DR.

Pourquoi ça? Qu’est-ce qui justifie les différences? Eh bien je ne pense pas que l’occasionnel passage dans une cinémathèque un brin aventureuse (et elles ne le sont plus beaucoup) de «Bouboule Ier, roi nègre» (1934) avec Georges Milton mérite des développements historiques dignes d’une faculté universitaire… Ce long-métrage oublié se projetterait devant en public de cinéphiles quasi archéologues. Pas d’offense publique réelle. En revanche je trouve bien que la Tate Britain ait récemment pu proposer à ses visiteurs un portrait du XVIIe siècle montrant une Diane chasseresse tenant des négrillons en laisse, même si les 62 lignes d'excuses et d’explications m’ont parues longues. C’était un beau tableau, comme «Autant en emporte le vent» demeure un beau film. Et c’est justement là que réside le problème… Réfléchissons. Qu’est-ce qui prime? Le beau ou le bien?

P.S. Cela devait aussi arriver. Les vente d'"Autant en emporte le vent", version cinématographique, viennent d'exploser sur Amazon. Elles ont pris la première place au classement. Comme quoi...

(1) Le film a été commencé par George Cukor, renvoyé, tourné en majeure partie par Victor Fleming, qui le signe, et terminé par Sam Wood. "Gone Withe the Wind" reste, en tenant compte de l’inflation, le plus rentable de toute l’histoire du cinéma américain.
(2) L’artiste «black» contemporain Theater Gates en a fait une œuvre politique, récemment montrée au Kunstmuseum de Bâle.
(3) En fait, je sais. Bienvenu Mbutu Mondondo a fini par être débouté par un tribunal belge en 2012. Mais l'affaire reviendra sans doute sur le tapis.

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