Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Avec "The House", Arles fait revivre en images toute l'Amérique des années 1950

L'"Anonymous Project" a consisté à remeubler une maison dans le goût de l'époque pour y montrer des moments de bonheur vécus par des gens dont on ne sait plus rien.

L'image qui sert par ailleurs de symbole aux 50 ans des "Rencontres" d'Arles.

Crédits: Photographe inconnu, copyright Lee Shulman

C'est une jolie maison ancienne que pollue un grand boulevard d'Arles, saturé de voitures, situé juste sous ses fortifications. Une maisonnette en instance de rénovation, sans doute. Mais je ne suis pas sûr. De toute manière, il s'agit pour l'instant de «The House». En anglais dans le texte. Normal après tout pour «The Anonymous Project», l'une des grandes réussites des «Rencontres» de 2019. D'autant plus que les photos montrées sont visiblement d'origine américaine.

De quoi s'agit-il, au fait? D'un hasard, d'où est issu une idée. Au départ, Lee Shulman achète dans une braderie une caisse remplie de diapositives. Il fouille et il regarde. Dans le désordre le plus complet figurent là les souvenirs de familles devenues anonymes. La plupart de ces clichés destinés à une projection murale datent au jugé des années 1950, avec quelques incursions postérieures. Tout l'indique. Les vêtements des personnages. Le décor intérieur. Les voitures rouges ou vertes, aux chromes rutilants. Même les chiens y font époque. Il y a des races plus ou moins à la mode selon les décennies. Le tout dans un superbe Kodacolor.

Cuisine et salle à manger

Que faire de ce matériel hétéroclite? L'idée lui est venue de le montrer en séquences dans une maison, remeublée comme il y a soixante ans. Une salle à manger où se prenaient de vrais repas. Une cuisine avec ce qui semblait alors les gadgets dernier cri. Une chambre à coucher pourvue d'un lit dont l'entretien donnait du travail à la maîtresse de maison. Une dame avec un petit tablier coquet, terminé par un volant. Bref, tout un monde disparu, même s'il en reste encore la télévision, qui formait alors un gros meuble avec un petit écran. Tout ceci s'est donc vu importé dans «The House» à Arles, avant ou après d'autres stations. Il y a même ici un espace pour la niche du gardien. Une niche «vintage» où se voient projetées des images de toutous avec leurs patrons enamourés.

Au début le visiteur sourit. Incroyables, ces vues de cuisinières présentées en plans fixes dans la cuisine! Quelle bonne idée que de faire défiler sur un mur de salle à manger des repas de famille où tout le monde sourit obligatoirement! Il y a même la musique d'époque. Des chansons sirupeuses. Il m'a semblé reconnaître les Ink Spots, qui formaient jusqu'à leur dissolution en 1952 «le» groupe noir à la mode chez les Blancs. Au fil des minutes, l'humeur se fait pourtant moins joyeuse. Il n'y a là que des instants de bonheur. Ou du moins supposés tels. Or ces gens sont pour la plupart morts. C'est en tout cas le cas des septuagénaires fêtant leurs 50 ans de mariage utilisés comme publicité pour les 50e «Rencontres» d'Arles. Il devaient êtres nés vers 1880. De leurs d'espoirs et de leurs regrets, il ne subsiste cependant que quelques images. Les descendants ont tout bradé, quand ils n'ont pas tout jeté. Les noms eux-mêmes ont disparu. Il eut pourtant été simple de les noter sur le cartonnage. On peut se demander ce qu'il reste de ces vies. Rien, si ce n'est comme le dit Bérurier dans je ne sais plus trop quel «San-Antonio»: «l'éclat des rires».

Un "memento mori"

Dès lors, cette exposition très bien faite, à laquelle a collaboré Emmanuelle Halkin, se présente comme un «memento mori». Tout glisse vers cette fin dernière que constitue l'oubli. Le projet de Lee Schulman tient du rempart. De la digue. Même souvent médiocres, ces images d'Américains moyens méritaient de ne pas disparaître. Reste qu'il s'en tirait déjà des milliards de photos chaque année, et qu'il n'y a pas de place pour toutes. Que sera-ce quand il s'agira d'archiver les tonnes de souvenirs enregistrés par nos portables? Des souvenirs dont certains n'ont jamais même été regardés. En quittant «The House», un peu ému, le public se retrouve pris devant un vertige. Il serait bon qu'une telle présentation puisse trouver ailleurs un accueil. En Suisse, par exemple. Toutes les expositions de notre pays n'ont pas à montrer sempiternellement un 8e art conceptuel, et donc desséché.

Pratique

«Rencontres d'Arles», boulevard Emile-Combes, jusqu'au 22 septembre. Site www.rencontres-arles.com Ouvert de 10h à 19h30 ou 19h.

P.S. C'est le second article de ma série sur Arles. Il y a en aura d'autres prochainement. Tout le monde ne peut pas faire de la collapsologie cet été.

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