Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Avec "Stefano", Dominique Cordellier écrit le roman du graveur Stefano della Bella

Ce livre restitue la trajectoire d'un artiste à l'inspiration légère qui vécut dans la Florence et le Paris du XVIIe siècle. Un ouvrage à la fois érudit et très bien écrit.

Stefano della Bella, peint par son collègue Carlo Dolci.

Crédits: DR

Il faut savoir sortir du bois. En 2017, Dominique Cordellier, que l'on connaissait comme conservateur en chef au Cabinet des dessins du Louvre, publiait un premier roman aux éditions Le Passage. Un ouvrage érudit, cela allait de soi. «Le peintre disgracié» venait après beaucoup de catalogue d'expositions, portant pour l'essentiel sur l'Italie du XVIe siècle. Le livre avait comme protagoniste un peintre flamand ayant vécu à Rome au XVIIe siècle. De Michael (ou Michiel) Sweerts, on ne sait en fait pas grand chose. Cet itinérant a mené une vie brûlée, entre peinture et religion. Elle devait le faire mourir très loin. En terre étrangère. Sweerts s'est éteint à Goa en 1664.

Se basant tout de même sur des archives, l'auteur inventait. Complétait. Extrapolait. Des phrases somptueuses, pleines de mots rares, semblaient s'envoler en volutes au fil des pages. Il était question d’absolu et d'amours platoniques. Quelque chose de froid et de mystérieux. Avec «Stefano», Dominique Cordellier ne change pas d'époque. Nous sommes toujours au Grand Siècle. Le héros reste peintre, ou plutôt graveur et dessinateur. Stefano della Bella (1610-1664) était lui Florentin. Mais il a aussi travaillé à Paris. Les tableaux d'autel et les grandes décorations recherchées par ses collègues ne l'intéressaient pas. Le Toscan n'était ni un homme d'histoire, ni un fanatique de mythologie, ni un suppôt de l'Eglise. Il aimait la réalité immédiate. D'où d'innombrables vignettes, tracées à la plume ou à l'eau-forte. S'il fallait le rapprocher d'un artiste de son temps, ce serait le Lorrain Jacques Callot, qui a vécu à la cour des Médicis.

Le passage de l'éléphante

Pas d'angoisses métaphysiques, aucuns tourments moraux, nulle quête d'absolu chez cet homme que Dominique Cordellier présente comme un bon vivant voulant profiter de l'existence, alors même que celle-ci restait courte. Le récit commence du reste par une peste. Celle de 1620. Stefano est encore un enfant. Il a vu de ses yeux émerveillés son premier éléphant, qui est d'ailleurs une éléphante. L'animal, dont la réputation d'intelligence était encore plus forte qu'aujourd'hui, lui avait posé une branche sur la tête. Comme une couronne. La suite s'est révélée facile. Un Médicis l'avait envoyé à Rome. La famille se faisait un devoir d'encourager les jeunes talents. Il y avait eu les premières femmes. Une comédienne. Une ânière. Une Polonaise de haut lignage. Et l'existence si bien partie avait suivi son cours. Les années n'avaient finalement fait que passer.

L'éléphant selon Stefano della Bella. Photo DR.

Le roman se poursuit ainsi, avec une incursion en Hollande. Chez Rembrandt. Le temps pour Stefano de découvrir que le plissement de la peau d'un pachyderme constituait la métaphore de l'estampe, avec sa multitude de traits finissant par faire image. Le livre se termine avec une nouvelle éléphante, la plus célèbre de toutes. Pendant un quart de siècle, Haksken avait sillonné l'Europe, passant même par Genève. Stefano lui avait comme parlé. Elle lui avait comme répondu. Et un jour, on la retrouva morte à Florence. L'artiste dessina son cadavre. Son squelette se trouve encore de nos jours dans un musée de la ville, qui en compte tant. L'homme à la trajectoire légère disparaîtra plus discrètement quelques années plus tard. Un testament, puis le grand saut vers cet inconnu qu'on appelle la postérité.

La magie des mots

Moins factuel, moins narratif, moins construit surtout que «Le peintre disgracié». «Stefano» repose presque entièrement sur le verbe. La forme sert ici presque de fond. Le lecteur doit se laisser emporter, puis bercé par la magie des mots. La coulée des phrases. Le rythme des paragraphes. Un peu de culture au départ ne lui fera pas de mal. Avoir vu quantité de croquis de l'artiste lui balisera le chemin. Le roman a ses exigences. Il offre aussi ses plaisirs. Et puis c'est si joli, du Stefano da Bella...

Pratique

«Stefano», de Dominique Cordellier aux Editions du Passage, 174 pages.





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