Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Avec "Sous la lumière des vitrines", Alain Claude Sulzer fait le roman de l'étalagiste

L'auteur alémanique nous montre comment change, en 1968, le concept de la décoration de grand magasin. Un récit psychologique sur la fin du "bon goût".

Claude Alain Sulzer, un auteur fêté en France comme en Allemagne.

Crédits: Pro Helvetia

A l’époque où les grand magasins connaissaient leur âge d’or, il leur fallait au propre comme au figuré des vitrines. Spectaculaires. Je me souviens ainsi du temps où celles du Bon Génie, à Genève, étaient attendues comme des événements presque artistiques. Qu’allait encore inventer l’étalagiste en chef? Il devait bien entendu donner son maximum pour Noël, avec une débauche de décor incitant à la fois au recueillement et à la dépense… On ne cite plus guère aujourd’hui, à la manière d’un prolongement, que celles des Galeries Lafayette à Paris. L’édition 2016, toute blanche, sur les Grands Boulevards était une merveille. Le brouhaha coloré de 1017, 2018 et 2019 m’a en revanche déçu.

Le nouveau roman d’Alain Claude Sulzer, «Sous la lumière des vitrines», se situe à une époque charnière. L’auteur va tout faire pour nous le faire sentir. Nous sommes en 1968 dans une cité alémanique où il y aura dans les derniers chapitres de violentes manifestations de jeunes. Schuster, le vieux directeur de «Les Quatre Saisons» meurt, passant ainsi la main à ses fils qui veulent tout révolutionner. Les habitudes évoluent. Une civilisation se décorsète, à tous les sens du terme. Un laisser-aller que les gens les plus âgés considèrent comme du débraillé. La cravate masculine commence ainsi son lent recul, à l'horreur du protagoniste.

Le maintien d'une tradition

Stettler est le décorateur en chef de «Les Quatre Saisons». Célibataire, il vit seul depuis la mort d’une mère que le lecteur sent très castratrice. Pas d’amis véritables. Peu de relations sociales. Le travail, jusqu’ici couronné de succès. Année après année, et il a plus de 55 ans (Sulzer le décrit déjà comme un vieillard!), ses créations rencontrent des succès. L’homme innove peu. Il satisfait un public traditionnel, dont il connaît les aspirations au bon goût. Seulement voilà! Les successeurs de Schuster veulent attirer une clientèle nouvelle. Il s’agit désormais de tordre le cou aux conventions. Le monde change, et un second décorateur, celui de toutes les audaces, se voit engagé parallèlement à Stettler. Bleicher va du coup devenir son ennemi mortel. C’est l’éternelle guerre des génération, dont les aînés ne sortent pas vainqueurs à moins d’utiliser les grands moyens. Mais Stettler se sent prêt à tout pour sauver ce qui forme sa vie…

Une vitrine de Jean Tinguely en 1949. Révolutionnaire pour l'époque! Photo Peter Moeschler, Museum Tinguely, Bâle 2020.

Alain Claude Sulzer est un romancier alémanique coté de l’autre côté de la Sarine, et même du Rhin. En France, où ses œuvres ont été traduites par Johannes Honigmann chez Jacqueline Chambon, il a reçu le Prix Médicis du roman étranger dès 2008 pour «Un garçon parfait». Autant dire qu’il se retrouve maintenant sous pilotage automatique chez l’éditrice parisienne, alliée à Actes Sud. Il donne avec cet ouvrage le récit d’un autre temps. L’auteur avait 15 ans en 1968. Une année qui n’entretient plus de grand rapport avec la nôtre. Nous restons cependant ici dans le roman psychologique bien construit. A l’ancienne, dirais-je. Sulzer utilise en contrepoint, à la fois littéraire et musical, le personne de Lotte Zerbst, la pianiste avec laquelle Stettler correspond pour rompre sa solitude. Il le fait au risque du reste de proposer un second roman, sans grand rapport avec le premier. Un ouvrage un peu moins terne, le premier se coulant forcément sur la personnalité absente de l’étalagiste.

Tinguely  à Bâle

Le livre finit très mal, comme le lecteur s’y attendait. Stettler ne résistera pas aux innovations de son rival, qui propose notamment des vitrines dont les mannequins vivants sont les élèves d’un cours d’art dramatique. Je ne vous en dis pas davantage. Je noterai juste que Sulzer est Bâlois et que c’est dans cette ville que Jean Tinguely a fait des débuts remarqués vers 1950. Il créait alors des vitrines d’un nouveau style. Le public a pu voir des photos et quelques maquettes dans une exposition déjà ancienne du Museum Tinguely.

Pratique

«Sous la lumière des vitrines» (Unhaltbare Zustände), aux Editions Chambon, traduit par Johannes Honigmann, 252 pages.

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