Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Avec son livre "Veduta", le photographe Thomas Jorion montre l'Italie en ruines

L'enquête porte sur la Péninsule entière. Le Parisien nous montre des maisons de campagne et d'immenses villas délaissées. Le mode de vie a inexorablement changé.

La couverture du livre.

Crédits: Thomas Jorion, La Martinière.

Des murs effondrés. Des toits à ciel ouvert. Des arbres poussant drus dans d’anciennes chambres. Des planchers éventrés. L’image même d’un monde habité retournant à l’état de nature. Mais, à côté de cela, plusieurs maisons simplement abandonnées, un peu comme si une catastrophe venait de se produire. Il y a alors des papiers par terre. Des sièges en bon état prêts à accueillir les visiteurs. Les lits sont faits. Couvertures et oreillers. Et pourtant personne ne viendra plus jamais, à moins d’un miracle. Mais qui dit «miracle» se situe au-delà de l’improbable. Les chances sont devenues infimes. Aucune des demeures concernées par «Veduta» ne retrouvera sans doute de vie normale. Ce qui les attend, c’est l’écroulement final.

Un photographe peut en cacher un autre. En septembre 2019 (ce n’est donc pas si vieux!), je vous parlais de Francis Meslet, qui exposait alors à Chêne-Bourg chez Cyril Kobler. Le Lorrain présentait de grandes images montrant des lieux abandonnés, découverts seul ou signalés par des amis. Aucune précision sur ces endroits, sinon le pays où ils se trouvent. Il ne faut pas hâter leur disparition en attirant ces charognards que sont les vandales et les amateurs de souvenirs. Francis poursuit d’ailleurs cette activité de mémorialiste, puisque tout finira par disparaître. L’homme a sorti un nouvel album chez Jonglez en plusieurs langues (français, anglais, allemand…) le 29 octobre. Parcours clérical, en cette année 2020. «Il était une foi» montre des églises déconsacrées et désertées. Il devient loin le temps où elles poussaient comme des champignons, à l’image des mosquées actuelles. Je vous en parlerai un de ces jours.

Onze ans de pérégrinations

L’actuel photographe, celui qui signe les images de «Veduta» se nomme Thomas Jorion. Coïncidence, son ouvrage a également paru au mois d’octobre, mais à La Martinière. Né en 1976, son auteur est Parisien. Lui aussi se consacre aux ruines architecturales. Voué à l’Italie, «Veduta» suit ainsi «Silencio» (2013) et «Vestiges d’Empire» (2016). Il s’agit, comme on peut bien l’imaginer, d’une enquête de longue haleine. Les prises de vues ont commencé en 2009. Les dernières datent du début de cette année. L’auteur a dû traverser la Péninsule, même si le Sud et la Sicile ne forment pas les régions les mieux représentées. Jorion a surtout traversé des provinces supposées riches, comme la Lombardie, le Piémont ou la Toscane. Il se trouve là, dans la campagne, quantité de villas et de palais à l’abandon. Le lecteur ne saura rien de leur histoire. Il y aurait pourtant beaucoup à raconter. Le livre ne comporte en effet aucun texte, à part une introduction, aussi insipide que de l’eau tiède, signée Giovanni Fanelli.

Un salon dans le Piémont. Photo Thomas Jorion.

Si le propos concerne la fin des choses et la vanité des constructions humaines, si cette méditation peut invoquer la «poésie des ruines», «Veduta» propose en fait des objets très différents les uns des autres. S’il fallait transcrire les demeures montrées en valeur patrimoniale, il y aurait parmi ces constructions élevées entre le XVIIIe siècle (parfois en remodelant des murs plus anciens) et les débuts du XXe quelques chefs-d’œuvre. C’est le cas d’un gigantesque salon (le photographe n’utilise aucun trucage) à fresques surmonté d’une coupole quelque part au Piémont. D’une incroyable villa toscane, entièrement décorée dans le goût mauresque au XIXe. En excellent état, pour une fois. D’une galerie rococo ayant conservé aux murs de grandes peintures historiques ou mythologiques en Ligurie. Ou encore d’un hall néo-classique grand comme un hall de gare, situé lui aussi dans le Piémont. Une bonne quinzaine de mètres sous plafond.

Comme les fermes et les usines...

D’autre maisons, souvent plus abîmées, relèvent en revanche du sentimental. Peut-être ont elles-même provisoirement gagné du charme, puisque tout finira mal, en accueillant poutraisons sur le sol et végétations intérieures. Ce type de constructions abandonnées doit se révéler innombrable sur sol italien. Un peu à la manière des grosses fermes, dont ne subsiste parfois que des pans de murs, et que l’on voit à travers tout le pays en empruntant le train. Ou des usines délaissées pour cause de nouvelles techniques ou de mondialisation, et que nul n’a pris la peine de démolir. Là, il y en a plein le Nord.

Un belvédère vitré 1900 en Ligurie. Photo Thomas Jorion.

La ruine se produit moins sous l’effet du temps qu’en raison de la changements d’habitudes. En France, Stéphane Bern (toujours lui!) le dit bien. Une construction restaurée n’ayant pas trouvé de reconversion se révèle condamnée à un nouvel abandon et à de nouveaux travaux, toujours plus coûteux. Un château sans ocupants voit son délabrement avancer à une vitesse non pas arithmétique, mais exponentielle. Pour la plupart des demeures de «Veduta», il semble ainsi trop tard. Elles deviendraient des gouffres à millions pour une réfection finissant par frôler la reconstruction. Pensez en Suisse au cas du Château de l’Aile, en plein Vevey. Vendu un franc par la Municipalité à un promoteur, il a fait engloutir à celui-ci des dizaines de millions pour en tirer quelques appartements de super-luxe… L’édifice est aujourd’hui comme neuf. Un véritable pastiche de lui-même.

La fin du rêve

Les maisons de «Veduta» n’auront jamais cette «chance». Elles ne se situent pas dans des villes ou le terrain vaut une fortune au mètre carré et où l’on peut parfois, non sans l’intervention d’Amis du patrimoine, obtenir un classement. Nous sommes ici au milieu de rien, pour autant que le lecteur puisse en juger par les rares vues extérieures. La vraie campagne (elle aussi en déshérence) ne fait guère rêver, même en cette année de pandémie. Le château n’est plus vu par les jeunes générations comme l’aboutissement d’une fortune et d’une réussite sociale. Mobiles, ces dernières veulent plutôt se débarrasser d’un bien encombrant et vieillot.

Thomas Jorion au travail. Photo tirée du site de l'artiste.

C’est souvent le cas en Suisse, même pour des bâtiments en bon état. On cite bien sûr en France les rares cas de reprise en main d’une maison au départ achetée une bouchée de pain. Mais ce pain devient vite amer. Il faut en fait, ainsi que je le disais au début, un miracle. Parfois au propre, du reste. Arrivé au dernier stade du délabrement, le château de Hauteville, belvédère dominant la Côte vaudoise, n’a-t-il pas été acquis pour créer une université très, très, très chrétienne par Pepperdine? Cinquante millions à l’achat, vu l'immensité du terrain. Trente-sept millions de travaux prévus. Que voulez-vous? De nos jours, les miracles ne sont pas gratuits.

Pratique

«Veduta» de Thomas Jorion, aux Editions de La Martinière, 230 pages. L’ouvrage coûte 60 pour-cent de plus en Suisse qu’en France en respectant le taux de change. La faute aux diffuseurs. Pas aux libraires.

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