Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Avec son livre "M. Je-sais-tout", le cinéaste "trash" John Waters choisit de rire et faire rire

Il n'a plus tourné depuis 2004, mais l'homme reste hyper-actif. Son livre parle de cinéma, bien sûr, mais aussi de Warhol, de musique, de nourriture ou de sexe.

John Waters. Un portrait hyper classique des années 1970.

Crédits: DR.

C’est le prince du mauvais goût. Le roi de la vulgarité. L’empereur de la laideur. Le dieu du «queer». Enfin, c’était! Imparfait, en général signe d’imperfection. Rien ne dure toujours. Avec le temps, John Waters est devenu tout ce qu’il y a de plus admissible. L’Américain s’en étonne lui-même en ouverture de son livre de souvenirs «M. Je-sais-tout», paru en français chez Actes Sud. J’y reviendrai. Ce phénomène d’inversion laisse en effet pantois le plus militant des invertis.

Vous ne savez par qui est John Waters? Vous voilà impardonnable, même si le cinéaste a donné l’essentiel de son œuvre dans les années 1970 à 2000. Pour tout dire, l’homme n’a plus tourné en tant que réalisateur depuis 2004. Son dernier film reste ainsi (provisoirement?) «A Dirty Shame». La chose ne signifie pas que ce natif de Baltimore, grandi dans une école catholique de Lutherville (vous voyez déjà la contradiction!), soit resté inactif depuis! Au contraire. «M. Je-sais tout» a été précédé de deux autres volumes. Waters est apparu dans les films et téléfilms des autres. Comme acteur cette fois. Il promène par ailleurs avec succès dans le monde entier ses spectacles «The Filthy World» et «A John Waters Christmas», où il fait tout. Un plein-temps assuré…

Le natif de Baltimore

Waters est né en 1946. Il a grandi avec les feuilletons de la télévision et les films de «Série B». Le rock plus les BD. Au grand dam de ses respectables parents, il s’est toujours senti attiré par le «low» plutôt que par le «high» culturel. L’opéra, la musique symphonique, la grande peinture… Non, pas vraiment. Ce «low» s’étend au genre humain. L’adolescent était déjà fasciné par les ouvriers crasseux, les femmes obèses et les marginaux infréquentables. Notez que la chose n’a pas trop choqué ses géniteurs. Ni même sa grand’mère, qui lui a offert sa première caméra pour ses 16 ans. Chez des intellectuels libéraux, on se doit de se montrer tolérant. Notez tout de même que le père de John, après avoir vu une des œuvres (alors considérée comme pornographiques) de son rejeton, l’a félicité tout «en espérant de ne pas devoir regarder ce long-métrage une seconde fois.»

L'affiche de "Pink Flamingos" avec une mauvaise critique. Photo DR.

Le cinéaste sort ainsi de l’underground, mais d’un underground provincial. Ses œuvres se situent dans sa ville natale, peuplée selon lui de riches et de bouseux, la classe moyenne ayant disparu de Baltimore. La chose ne l’a pas empêché de fréquenter à New York Andy Warhol et sa «Factory». Ce monde «gay» et «trash» lui convenait parfaitement, même si le lecteur sent en parcourant «M. Je-sais-tout» que Waters n’a jamais pris très au sérieux les tragédies de sérail agitant la "Casa Warhol". Son domaine reste en effet une dérision pratiquée jusqu’au bout. John préfère rire des choses et accessoirement de lui-même. Le ton du livre, traduit en français par Laure Manceau, se révèle du coup alerte. Mais jamais vulgaire, contrairement au sous-titre lourdement imposé par Actes Sud. «Conseils impurs d’un vieux dégueulasse»? Et encore quoi? Non!

La crotte de chien de Divine

Il ne faudrait effectivement pas confondre l’homme et son œuvre, où Waters a toujours su aller trop loin. Il a ainsi commencé par des bandes tournées en 8 millimètres, à une époque où la vidéo n’existait pas. Aucun acteur professionnel, mais une équipe de fans comme Mink Stole (Etole de vison) ou le travesti Divine, 150 kilos. Vu la maigreur des budgets, il n’y avait pas de risques financiers. D’où la possibilité de tourner l’immontrable. Dans «Pink Flamingos», Divine mangeait en direct une crotte de chien. Au moment où ce film perçait (à une époque pourtant permissive), il a valu de gros ennuis à ceux qui l’ont diffusé, comme Matthias Brunner en Suisse, remercié par Waters en page 58. Ce dernier a failli aller en prison. Peu rancunier, le Zurichois a depuis constitué une belle collection d’objets de Waters. Il en a fait don au Kunsthaus de sa ville, qui les a exposés. Mais, comme je vous l’ai dit, le cinéaste est devenu «culte». Le MoMA en porte un peu la responsabilité. Il a très vite acquis une copie de «Pink Flamingos», censuré partout, pour ses collections permanentes…

L'une des affiches de "Cry Baby". Photo DR.

John Waters est tardivement entré dans les circuits ordinaires de Hollywood. Il a alors professionnalisé sa manière de filmer, tout en conservant ses habitudes de se moquer de tout. Cet inclassable a ainsi assuré le passage au grand écran de Johnny Depp avec «Cry Baby» en 1990. Puis il a fait d’une Kathleen Turner déjà alcoolisée sa «Serial Mom» en 1994. Ce dernier film a bien sûr fait tiquer les distributeurs aux USA, mais il a passé hors-concours à Cannes. «C’est mieux que les Oscars», a chuchoté Kathleen à John en montant les marches du Palais des Festivals. Ce ne sera pourtant pas un succès commercial. Le triomphe reste pour l’homme de Baltimore la comédie musicale «Hairspray», tirée d’un de ses films. La gloire du produit dérivé!

Comment ne pas être gay?

Le cinéma ne forme en fait que la première partie du livre. Il contient du coup de chapitres sur la nourriture (que Waters apprécie curieusement saine), la musique (plutôt rock), les vacances (toujours passées au même endroit), l’homosexualité sans problème (quelle drôle de chose que l’hétérosexualité!), la drogue (des pages hilarantes sur un essai raté de LSD) et finalement la mort (inévitable, mais pas triste pour autant). Ces chapitres se lisent au gré du preneur. Autrement dit dans l’ordre, le désordre ou pas du tout. Le ton y reste pince-sans rire. Détaché. Libre. Revenu de tout. Une preuve que «M. Je-sais-tout» sait de quoi il parle, après y être allé.

L'affiche, bien plus classique de "Serial Mom". Photo DR.

Reste à revenir au point de départ de l’ouvrage. Comment ce monsieur sortant de toutes les normes a-t-il pu finalement se faire tolérer d'une manière générale? Car enfin c’est vrai, il ne manque plus à Waters qu’une audience privée du pape! «J’ai produit une œuvre d’art intitulée «Douze trois de balle et un pied sale», composé de gros plans extraits de films pornos, et un musée l’a acquise sans que personne se fâche. Qu’est-ce qui a bien pu se passer, bordel?» Naguère méprisé, le cinéaste prononce aujourd’hui des discours dans les universités, ce que sa culture lui permet par ailleurs. «Soudain la pire chose qui puisse arriver à un artiste me tombe dessus: je suis accepté.» Il ne reste à l’Américain qu’une seule solution possible. En rire comme du reste. Ce retournement intellectuel tient après tout de la farce.

Pratique

«M. Je-sais-tout» de John Waters, traduit de l’américain par Laure Manceau, aux Editions Actes Sud, 368 pages.

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