Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Avec "Silences", le Musée Rath propose enfin une exposition digne sur un vrai sujet

Lada Umstätter a réuni des tableaux sur des thèmes comme la nature morte, le paysage ou les scènes d'intimité. Un peu de réflexion, de la peinture et un beau décor.

La Hollande du XVIIe siècle reflète volontiers le calme de la vie domestique. Un tableau de Quiringh Gerritsz van Brekelenkam.

Crédits: Bettina Jacot-Descombes, Musée d'art et d'histoire, Genève

Neuf mois. Le temps d'une gestation suivie d'un accouchement, En août dernier, le Musée Rath fermait à Genève sa mauvaise rétrospective célébrant les cent ans du décès de Ferdinand Hodler. L'unique exposition de l'année en ces lieux. Le 14 juin, le bâtiment rouvrait ses portes avec «Silences». Il ne s'y passera rien d'autre courant 2019. Et encore doit-on cet accrochage à Sami Kanaan, municipal en charge de la culture! Selon mes informations, Jean-Yves Marin jugeait qu'il s'agissait là d'une charge intolérable pour son équipe, à peine composée de 130 ou 150 personnes. Toutes auraient été prise par ce «chantier des collections», à côté duquel celui de la Pyramide de Khéops serait de la petite bière.

Il fallait un sujet à traiter rapidement. Nous étions déjà en septembre 2018. Tout devait se monter en quelques mois, alors que les manifestations de prestige s'organisent en principe des années à l'avance. Pas question d'une thématique trop pointue exigeant des emprunts de New York à Madrid ou à Tombouctou (là, je plaisante). Une sorte de concours d'idées a donc été organisé. En est sorti le silence, ou plutôt les «Silences». Un mot valise à remplir au plus vite. Il ne fallait pas rêver, ce que Lada Umstätter, directrice du pôle beaux-arts a vite compris. La liste idéale dressée par l'une de ses collaboratrices demeurait pour le moins irréaliste. On ne va pas demander un Chardin, un Georges de La Tour ou un Vermeer à une grande institution comme on irait emprunter du sel chez son voisin de palier. C'est le «non» assuré, pour autant que l’œuvre n'ait pas été promise à une autre manifestation. On sait combien d'expositions s'organisent aujourd'hui dans le monde. Trop du reste, à n'en pas douter.

Une forte part genevoise

Finalement seule au volant, avec quelques aides scientifiques ponctuelles, la conservatrice a sagement opté pour des solutions simples. Un tiers des œuvres proviendrait du MAH lui-même, dont il s'agit de montrer les richesses alors qu'un projet de refonte totale est en cours. Beaucoup d'emprunts se verraient réalisés à Genève même, notamment chez deux galeristes d'art ancien. De Jonckheere et surtout Salomon Lilian. Les collectionneurs, avec qui Lada s'est liée, ont fourni des œuvres importantes, dont les trois Hammershøi (l'un d'eux fait l'affiche) et quelques belles toiles baroques napolitaines (Ribera, Cavallino, Mattia Preti...). Le reste de la Suisse a fait l'appoint. Je citerai le Musée de La Chaux-de-Fonds, que dirigeait auparavant Lada. L'étranger ne s'est du coup vu prié qu'en cas de besoin. Je signale ainsi les apports des musées d'Orléans ou de Strasbourg.

"Madame Liotard de la Servette" par Jean-Etienne Liotard. La réflexion avant l'écriture. Photo Bettina Jacot-Bescombes, Musée d'art et d'histoire

Les coûts ayant ainsi été réduits par rapport à l'ordinaire («Silences» a coûté environ 450 000 francs, soit le tiers environ d'une des expositions naguère organisées par Laurence Madeline au MAH), une partie de l'argent a pu se voir investie dans le décor. Sobre mais beau. L'Atelier Oï, qui n'a rien de skinhead en dépit de son nom, a repeint les murs en noir, ce qui flatte la peinture ancienne, un vert Nil très pâle servant d'écrin aux œuvres plus modernes. Dans l'espace divisé, de profonds seuils blancs lumineux produisent un effet de sas. L'éclairage bien conçu se répartit autrement sur les œuvres, les salles se voyant presque plongées dans l'obscurité. Une chose qui n'aide hélas ni à la lecture des cartels posés sur le sol, ni à celle de la brochure gratuite d'accompagnement distribuées aux visiteurs. Bref. L'ensemble a de la dignité et de la tenue, ce que les Genevois n'avaient plus l'habitude de voir au Rath.

Un contenu accessible

Le contenu, maintenant. Il reste simple, comme les panneaux explicatifs. Ceux-ci s'interdisent tout verbiage délirant, comme au MAH lui-même pour «Métamorphoses». Il s'agit d'introduire et d'expliquer. Quelques mot donnent, si j'ose dire, un cadre aux tableaux. Tout commence par le bruit, qui forme une antithèse. Le parcours continue avec la quiétude des scènes d'intérieur hollandaises ou de la nature morte. C'est la «Still Life», sans cette folie sur-interprétative que Jan Blanc dénonce du reste dans un essai du catalogue. Il s'agit de méditer sur la vanité des choses ou de se concentrer sur ses activités domestiques (1). Puis vient le calme religieux, qui se traduit chez certaines communautés par un obligatoire silence. Le non-dit, cher à Marguerite Duras. La contemplation du paysage, qui exige une certaine tranquillité, voire une tranquillité certaine. L'art contemporain enfin, qui n'a pas fait l'économie de cet acquis. Mais il s'agit, soyons justes, de montrer au Rath des artistes inscrits dans la tradition, de Thomas Huber à Zoran Music en passant par Simon Edmondson. Des noms défendus par des maisons de type classique. J'ignore s'il s'agit là du contemporain tel que le voit le nouveau directeur du MAH Marc-Olivier Wahler...

L'autoportrait de la Chaux-de-Fonnière Madeleine Woog, morte Photo Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds.

Tout cela finit pas faire sens. Il existe un lien entre les œuvres, ainsi mises en valeur. Elles se parlent, même si c'est en chuchotant. Certaines sortent évidemment du lot. Le vedettariat est universel. Je pense à «La Lamentation sur le Christ mort» de Lubin Baugin. A l'étonnante série de photographies à la manière des maîtres anciens de Matt Collishaw. A l'armoire aux découpures de violon signée Christian Marclay. Aux «Intimités» de Félix Vallotton, dont la série d'estampes a dû se voir empruntée à La Chaux-de-Fonds, celle de Genève ayant (léger couac...) été prêtée à l'actuel Vallotton de la Royal Academy de Londres. A la barque très actuelle d'Alexandre Joly, montrée au milieu de la salle du bas. Aux toiles des frères Barraud, venues des montagnes neuchâteloises. Aux trois sculptures abstraites du Genevois Henri Presset.

Un catalogue avec deux essais

L'exposition se devait de comporter un catalogue. Sobre. Un album d'images, dont certaines ont inspiré dix-neuf poèmes à Sylviane Dupuis. Quelques petits textes liminaires. Et deux essais à la fin. Jan Blanc brasse des idées à son habitude. C'est à la fois enlevé et accessible. Trop long (et encore ai-je cru comprendre qu'il avait été pour le moins redimensionné!), le texte d'Elisa de Halleux ne se révèle pas sans intérêt. Mais c'est un écrit d'universitaire conçu pour ses pairs et pourvu de 80 notes en bas de page. Le musée n'est pas une Alma Mater bis. Ou alors, il devient une Mater Dolorosa. Il faudra que l'auteur apprenne à tenir compte de ses lecteurs pour ne pas les perdre en route. Et que penser de la couverture, où le mot «Silences» se voit écrit en blanc brillant sur fond blanc mat? En disant qu'il s'agit là d'une idée de graphiste, je crois avoir résumé la question.

(1) Une chose terminée. Une étude récente montre que la concentration maximale dure chez les adolescents 45 secondes.

P.S.1 Mauvais choix, le Hammershøi à l'affiche! C'est presque le même tableau que celui utilisé en ce moment pour sa publicité par le Jacquemart-André à Paris. Le peintre se montre très répétitif. D'où la question entendue dans la bouche d'une visiteuse. «Mais comment le même tableau peut-il se trouver à Paris et à Genève en même temps?»

P.S.2 Le Rath trouve à un jet de pierres des Cinémas du Grütli. Comment se fait-il que, dans les manifestations annexes, personne n'ai pensé à montrer des films muets?

Pratique

«Silences», Musée Rath, Place Neuve, Genève, jusqu'au 27 octobre. Tél. 021 418 33 40, site www.mah-genev.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Le Rath devrait présenter en 2010 «Genève 1900» et «Les Boissonnas».



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