Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Avec "Rock Me Baby", Yverdon organise quatre expositions sur la machine à écrire

En 1989 disparaissait Paillard, qui avait employé jusqu'à 4400 ouvriers dans le Nord vaudois. L'artiste Sébastien Mettraux propose un hommage multiple à cette aventure industrielle.

L'affiche globale de la manifestation.

Crédits: Sébastien Mettraux, Yverdon 2020.

Il était une fois… Tout change aujourd’hui si vite que des objets peuvent disparaître en quelques années du quotidien, et peu après des mémoires. Une nouvelle génération aura vécu sans tourne-disque, ni machine à écrire. Il en ira bientôt de même pour les cabines téléphoniques, le bottin ou l’agenda papier. La petite machine électronique a tout bouffé, y compris notre temps. Il devient parfois nécessaire de faire une pause. De regarder en arrière. De réfléchir un peu. C’est ce que propose aujourd’hui Yverdon avec «Rock Me Baby». Quatre expositions, dont deux restent à venir. Des visites. Des tables rondes. Des ateliers. Il fallait bien cela pour parler de la machine à écrire, qui resta jusqu’en 1989 le fleuron industriel de la ville. Seule l’énorme usine subsiste aujourd’hui, face à la gare, divisée en d’innombrables locaux professionnels. Il y a trente ans l’occupait encore Paillard, où se fabriquaient les petites Hermès vendues dans le monde entier…

Affiche des années 1930 pour Hermès. Photo DR.

Comme le découvriront les visiteurs ayant eu la prudence de commencer leur périple par le Musée Yverdon et Région, abrité au Château, tout n’a pas débuté avec cet appareil mécanique, puis électrique. Le choix d’Yverdon n’est pas le fruit du hasard. Sur les hauteurs du Jura voisin, les premières boîtes à musique se fabriquaient à Sainte-Croix depuis 1814. Elles étaient déjà le fruit de techniques précises nécessitant un vrai savoir-faire ouvrier. Né dans la petite ville en 1868, Louis-Moïse Campiche va trois générations plus tard partir se perfectionner à Hambourg. C’est là qu’il voit en 1892 sa première machine écrire. Une rareté en Europe. Le Conseil d’État vaudois avait commis la folie de s’en offrir une l’année précédente. Il y avait un filon à creuser. Campiche le fera chez Paillard à partir d’une Remington. La première machine se sortira pourtant de la fabrique de Sainte-Croix qu’en 1922. Ce sera «un produit suisse de qualité». Solide. Robuste. Sobre. Il y a bien au Château un exemplaire rouge des années 60. Mais d’un rouge discret. Il ne possède pas l’aspect de carrosserie rutilante de la Valentina géranium conçue par Sottsass pour Olivetti. Nous restons tout de même en Suisse.

Le boom de la Baby

Paillard va prospérer. De nouveaux modèles d’Hermès vont se succéder, les plus célèbres restant la 300 et bien sûr la Baby. Légère et désirable, cette dernière! Conçue par Giuseppe Prezioso et habillée par Richard Authier. Il s’en fabriquera quatre millions et demi d’exemplaires entre les nouvelles usines suisses d’Orbe ou d’Yverdon et les filiales allemande et brésilienne. Le chiffre donne le vertige si on pense à l’époque. Mais Paillard a employé jusqu’à 4400 personnes dans le Nord-Vaudois et 3600 dans le reste du monde... Une énorme entreprise, gérée comme une armée. La discipline se voulait de fer, comme le dévoile un pan de l’exposition du Château. Il fallait faire face à la concurrence étrangère, dont celle des mythiques Remington et Underwood. Avec une image de marque plus bourgeoise. Plus plan-plan. Plus respectable. On n’imagine pas le grand écrivain tapant clope au bec la nuit comme un sourd sur son Hermès, une bouteille de scotch à moitié vide sur son bureau. Une fois encore, nous sommes en Suisse.

Sébastien Mettraux devant l'une de ses toiles. Photo 24 Heures.

Tout a ainsi marché du tonnerre de Dieu jusqu’au début des années 1970. C’est alors que Paillard a raté le virage électronique. Question d’ADN, sans doute. Quand on est parti dans le sillage des boîtes à musique, puis des phonographes, le virtuel ne fait pas sérieux. Les ennuis financiers ont assez vite commencé. La maison, qui jusque là s’épanouissait, absorbant d’autres firmes dont les prestigieux tourne-disques Thorens, a commencé à se restreindre. Une plus petite production. Moins d’ouvriers. La fin semblait inexorable. En 1989, Paillard disparaissait au moment où la Suisse se désindustrialisait. La maison faisait partie de la casse. Elle relevait presque du dommage collatéral. Il se produisait alors encore des machines à écrire dans le monde. Les dernières sont sorties d’ateliers indiens en 2011.

Peintre et collctionneur

Voilà l’histoire que raconte au Château «Rock Me Baby» avec beaucoup d’affiches et de machines anciennes. «Une proposition de Sébastien Mettraux», dit la publicité. Je vous ai plusieurs fois parlé de cet artiste vaudois, notamment lors de son exposition chez Laura Gowen à Genève avec un long entretien. Vous savez donc que le peintre est passionné par des structures mécaniques devenues historiques. Elles font chez lui l’objet d’énormes tableaux sans un seul personnage que l’artiste, aujourd’hui âgé de 36 ans, réalise dans son atelier de Vallorbe. Bien que de taille plus petite, l’Hermès Baby et ses frères font partie de ses intérêts presque archéologiques. L’homme se révèle par ailleurs collectionneur. Une partie de matériel présenté au Château lui appartient, même s’il y a notamment aussi des pièces provenant d’un Musée de la machine à écrire lausannois dont j’ignorais jusqu’ici l’existence.

L'Hermès Baby rouge. Photo DR.

Le projet a mûri après un voyage en Allemagne, accompli grâce à une «résidence» du Canton de Vaud. Sébastien a visité Glashütte ou Chemnitz, qui partagent le même passé lié à la micro-mécanique. De quoi faire des rapprochements. Extrapoler. On voit toujours mieux de loin. Pourquoi ne pas organiser à Yverdon une série d’expositions afin de marquer les trente ans de la chute de la maison Paillard? La municipalité a embrayé après la remise du Prix du Patrimoine vaudois. Vu les mises en scène un peu pauvres, elle aurait sans doute dû y consacrer davantage de moyens financiers. Il y aura de plus, après le Château et le Centre d’Art contemporain (ou CACY) des présentations à magnifier en novembre à la Maison d’Ailleurs et en janvier à la Bibliothèque publique et scolaire. Sans oublier le Centre Saint-Roch... Cela fait beaucoup, certes, mais il y avait énormément à dire. La preuve! Jusque après cet article, dans le déroulé de cette chronique, vous en trouverez un second sur le CACY.

La chanson de l'Eurovision

Un dernier mot auparavant. Il s’impose. Pourquoi au fait «Rock Me Baby»? Très simple. Quelques mois avant la fermeture peu glorieuse de la dernière usine Paillard d’Yverdon, le groupe yougoslave Riva (la Yougoslavie elle-même étant appelée à disparaître sous peu…) remportait le prix Eurovision à Lausanne avec une chanson de ce titre. Si la Suisse avait assuré l’organisation de la compétition, c’est parce qu’elle avait gagné en 1988 à Dublin. Sa représentante était alors une certaine Céline Dion… Cela dit, je le reconnais, n’importe quel autre titre eut été possible!

Pratique

«Rock Me Baby», Centre d’Art contemporain d’Yverdon jusqu’au 23 décembre. Musée d’Yverdon et Région jusqu’au 24 avril 2021. Maison d’Ailleurs du 13 novembre au 24 octobre 2021. Bibliothèque publique et scolaire du 31 janvier au 24 avril 2021. Site global www.rockmebaby.ch

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