Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Avec "Portrait, autoportrait", Frédéric Pajak nous dévisage au Musée Jeniscĥ de Vevey

En 212 dessins et gravures, l'écrivain passe de l'ancien au contemporain avec un choix d'oeuvres plutôt graves. Les grands noms côtoient les artistes inconnus.

L'autoportrait en 1912 de Rodolphe-Théophile Bosshard. L'affiche.

Crédits: Succession Rodolphe-Théophile Bosshard, Musée Jenisch, Vevey 2021.

Il y avait eu du dessin «poétique et politique» en 2018 au Musée Jenisch, avec notamment beaucoup de vues urbaines et campagnardes. Rien à cela que de très normal. Les paysages constituent aussi des états d’âme. Surtout pour Frédéric Pajak, qui a en général l’humeur plutôt sombre. Il suffit de penser aux neuf tomes du «Manifeste incertain», que l’homme a écrits et illustrés depuis 2012. Le succès de l’entreprise veveysanne méritait une suite trois ans après. Ou plutôt une prolongation. Elle se trouve aujourd’hui aux murs de l’institution. L’accrochage se compose cette fois de visages, ou de ce qui en tient lieu. Les «Portraits et autoportraits» forment également des paysages. Les rides sont des vallons. Les yeux de petits lacs en eaux troubles. Finalement, tout se tient.

Otto Magnus von Stackelberg et Jacob Linkh portraiturés par Ingres à Rome en 1817. Photo Musée Jenisch, Vevey 2021.

Comme à son habitude, Frédéric Pajak a commencé par brasser large pour cet accrochage qui occupe le seul rez-de-chaussée du Jenisch, la nouvelle directrice Nathalie Chaix ayant sagement coupé court aux débordements anciens. Ces derniers avaient fini par envahir le premier étage. L'écrivain a donc dû se concentrer. Se résumer. Aller à l’essentiel, ce qui ne se révèle finalement pas plus mal. Il y a toujours un moment où les meilleures sauces se délayent et perdent une bonne partie de leur saveur. Mieux vaut se focaliser sur un sujet bien délimité, en choisissant les œuvres entrant le mieux dans ce qu’il y a ici toutes les raisons d’appeler ici «le cadre». Le choix a donc passé de 500 pièces, ce qui tenait de la boulimie, à 212 numéros sélectionnés en concertation avec la conservatrice Emmanuelle Neukomm. Des numéros regroupés par thèmes. Une section assez sinistre regroupe ainsi les effigies mortuaires dont celle, toute récente (2020) par Tobias Eugster de Boris, le frère de Frédéric Pajak.

Un musée de papier

Vous connaissez le Jenisch. Vous savez donc que ce musée de beaux-arts, jadis voué pour bonne partie à la peinture, s’est toujours davantage tourné vers le papier. L’ancien directeur Dominique Radrizzani en avait fait un centre suisse du dessin. Le bâtiment abrite par ailleurs depuis longtemps le cabinet cantonal des estampes. Il ne manque que la photographie, dans une ville abritant une école et une biennale consacrées au 8e art. Mais pourquoi faire la pige à l’Elysée lausannois, distant de vingt kilomètres? Dans «Portrait, autoportrait», il ne se trouve donc pas d’images argentiques (1), mais du crayon, du burin, de la gouache ou de l’eau-forte. L’exposition sert aussi et surtout à mettre en valeur les richesses de l’institution, qui ne doit pas simplement conserver pour conserver. Un peu plus de la moitié des pièces aux cimaises (110 sur 212) provient ainsi des réserves. Fonds propre, fondations et dépôts.

Un portrait en papiers découpés d'Anna Sommer. Photo Anna Sommer, Musée Jenisch, Vevey 2021.

L’une des grandes qualités de Frédéric Pajak (qui a par ailleurs des défauts comme tout le monde) est son indifférence aux valeurs consacrées. Bien sûr, il y a ici des gravures de Goya, un célèbre double portrait d’Ingres ou un bélier de Tiepolo (les animaux ont aussi le droit de se faire portraiturer!). Mais ces «highlights», comme on dirait chez Christie’s ou Sotheby’s, n’occupent pas davantage de place que des feuilles signées de noms parfaitement inconnus. Il y a aux murs des gens dont nul ne sait rien, même les années de naissance ou de mort. Martial-André Lefebvre a signé et daté, au jour près, deux images particulièrement déprimantes de garçonnets en 1949. Emmanuelle Neukomm a déniché dans un autre musée quelque-unes de ses œuvres. Mais elles restaient tout aussi dépourvues de contexte biographique…

Une inlassable curiosité

La présence de telles pièces non loin d’estampes de la grande Käthe Kollwitz, d’une plume de Giovanni Giacometti ou, dans un tout autre genre, d’un croquis de Jean-Jacques Sempé ne fait pas que manifester un refus de la hiérarchie officielle des valeurs artistiques (et donc pécuniaires). Elle prouve une inlassable curiosité pour ce qui sort un tantinet des clous. Je vous rappelle à ce propos que Frédéric Pajak a consacré il y a déjà bien des années à ses créateurs favoris une énorme exposition (là, personne n’était venu limiter ses appétits!) à la Halle Saint-Pierre de Paris. Le Musée Jenisch accueille du coup aujourd’hui des personnalités brutes comme Aloïse ou Louis Soutter (pour autant que ce dernier relève de cette forme d’expression). Des dessinateurs de presse, dont Martial Leiter ou Noyau. Il y a même un portrait mondain avec Xavier de Porret. Non loin de Steinlen, de Hodler ou d’Otto Dix ravageurs, la petite baronne endiamantée a l’air d’un ovni.

Le Jean-Baptiste Sécheret faisant l'autre affiche.
Photo Jean-Baptiste Sécheret, Musée Jenisch, Vevey 2021.

Une part importante s’est vue réservée à la création contemporaine. Frédéric Pajak entendait montrer par là que le portait ne forme pas un genre dépassé. Même sur le Continent, les Anglais lui accordant par tradition une place de choix. Le visiteur fera amplement connaissance avec Joël Person, né à Abidjan en 1962. Avec Sylvie Fajfrowska, à qui trois grand pastels ont été commandés. Avec Jean-Baptiste Sécheret surtout, dont une image féminine de profil fait l’une des deux affiches. L’autre montre Rodolphe-Théophile Bosshard vu par lui-même en 1912. L’œuvre possède la force d’un Schiele. Son contemporain. Qui aurait alors pensé que le Vaudois de Paris finirait par des nus aussi nacrés et pour tout dire aussi insignifiants?

Suivre ou butiner

Il y a donc beaucoup à retirer de l’exposition, qui fait alterner l’ancien et le moderne, les murs blancs et les cimaises brique. Elle peut se voir sur le plan intellectuel, en suivant Pajak qui signe comme de juste le texte du catalogue coédité avec «Les Cahiers dessinés». Il y a aussi la tentation pour le visiteur de faire son miel. Un peu comme une abeille. Que retenir, que choisir de cette masse de propositions? Le légendaire «Christ» de Claude Mellan tracé d’une seule ligne de burin en cercles concentriques? L’audace d’un Aurèle Barraud de La Chaux-de-Fonds sortant suffisamment de lui-même pour supporter le lourd voisinage de Käthe Kollwitz? Les dessins comme chiffonnés de Kiki Smith, récemment vue à Lausanne? Les grandes feuilles d’Emilienne Farny, qu’on a un peu oubliée? Vous l’avez compris. «Portrait, autoportrait» est une exposition qu’on peut à la fois envisager et dévisager. A chacun son approche!

(1) Quoique, avec Joel-Peter Witkin…

Pratique

«Portrait, autoportrait», Musée Jenisch, 2, avenue de la Gare, Vevey, jusqu’au 5 septembre. Tél. 021 925 35 20, site www.museejenisch.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Catalogue coédité avec Les Cahiers dessinés.

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