Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Avec "Nostalgie de la nature", le Rietberg de Zurich magnifie la Chine traditionnelle

L'exposition propose des oeuvres anciennes et modernes, appartenant à majorité à l'institution. Un ensemble splendide montrant la persistance d'un style séculaire.

Une série déjà célèbre de Huang Jan.

Crédits: Hauang Jan, Photo fournie par le Rietberg Museum de Zurich.

Comme le Musée Barbier-Mueller de Genève, pour sa part privé, le Rietberg de Zurich ne constitue pas une institution vouée à l’ethnographie. Pas besoin du coup d’éluder un mot que l’on ose plus employer aujourd’hui sans encourir des foudres anti-colonialistes, voire anti-racistes. La foudre frappe beaucoup en ce moment. Il s’agit d’un lieu voué aux arts extra-européens, même si une exposition comme «Fiction Congo» ne se privait pas pour autant d’aborder certains problèmes posés par la collecte des objets et leur présentation au public occidental. L’Afrique ne forme cependant de loin pas le principal terreau du musée. Elle demeurait du reste quasi absente de la donation Eduard von de Heydt, qui en formé la base dans les années 1950. Comme presque tous les Germaniques, cet extravagant personnage se sentait davantage attiré par l’Asie.

La suite ne l’a guère démenti. Je me souviens d’avoir entendu l’ex-directeur Albert Lutz (il est à la retraite) dire que, lors du traditionnel défilé annuel des continents dans ses manifestations temporaires, il avait du mal à trouver un sujet africain n’exigeant pas trop d’emprunts. Seules, les Amériques lui posaient davantage de problèmes. En revanche, les collections chinoises du Rietberg font partie des plus importantes du monde hors de la Chine elle-même. Il existe bien sûr là des dépôts de longue durée comme les porcelaines d’avant le XIV siècle de la Fondation Meiyintang, créée par Stephen Zuellig. Ou les cloisonnés de celle instituée par Alice et Pierre Uldry. Mais il y a aussi eu des dons capitaux. Parmi ceux-ci figurent les peintures lettrées offertes, sauf erreur en 1973, par Charles A. Drenowatz. Un monsieur discret. J’ai beau eu secouer Internet dans tous les sens, je n’a rien trouvé sur lui. Aujourd’hui coiffé par Annette Bhagwati, le Rietberg n’a rien fait pour arranger les choses dans le catalogue de l’actuelle exposition «Nostalgie de la nature». Il n’y a, ne serait-ce que dans la préface, aucun mot sur le mécène. Une chose qui se fait pourtant en principe…

Arrivé au bon moment

Fabuleux, le don Drenowatz forme à la fois la colonne vertébrale et le cerveau de «Nostalgie de la nature». Il permet de retracer avec des pièces essentielles l’histoire du paysage dans la peinture chinoise depuis le XVe siècle. L’amateur arrivait il est vrai au bon moment. Beaucoup de pièces s’étaient retrouvées en Occident après les diverses révolutions chinoises. Elles intéressaient une poignée de collectionneurs anglo-saxons. Les prix demeuraient en conséquence. Aucun rapport avec les folies, un brin nationalistes, déployées par les milliardaires actuels de Pékin ou de Shanghai nés sur les cendres du maoïsme. Seuls ces derniers pourraient acquérir de nos jours une pièce comme le paysage horizontal à l’encre tracé vers 1670 par Gong Xian. Le Rietberg, qui n’est pourtant pas du genre à se monter le cou, parle dans son cartel «d’un des exemples les plus connus de la peinture chinoise conservé en Europe.» Autant dire qu’en cas de revente, on se situerait dans les huit chiffres.

Le célèbre paysage de Gong Xian. Vers 1670. Photo communiquée par le Museum Rietberg de Zurich, 2020.

Drenowatz avait le goût large. Il était remonté aussi haut que possible dans les œuvres anciennes, reprenant des modèles déjà séculaires. On sait qu’en Chine la tradition a longtemps davantage compté que l’innovation. Mais il avait aussi su descendre jusqu’à son époque, marquée dans les années 1960 par la pensée de Mao. Cette dernière imposait un réalisme socialiste proche que celui de l’Union soviétique. Certains artistes se sont alors faits discrets. Comme quand les Qing, considérés par les lettrés comme des barbares mandchous, avaient pris le pouvoir en 1644... Il y a aussi eu, ce qui était nouveau pour des Chinois instruits, une émigration. Drenowatz avait cherché à refléter ces courants. Avec parfois des surprises. Une jolie peinture signée par Ling Shuhua, au style tout ce qu'il y a de plus extrême-oriental, représente ainsi... le lac de Thoune. Son autrice avait passé en Occident vers 1950 sans changer sa palette et son inspiration.

Un autre public

Il ne faut pas l’oublier. Les paysages chinois ont beau se référer parfois à des régions réelles. Il s’agit là de vues de l’esprit. Le tracé du pinceau encré suit des règles séculaires fixant la représentation. Il y a une forme de perspective ne correspondant pas à la nôtre. Une manière de placer les personnages dans cette forme convenue d’espace. Une façon de traiter, ou de ne pas traiter, les ombres. Une lecture convenue attendue du spectateur. Cet ensemble de notions ne fait pas partie d’un passé révolu. A côté de la tapageuse peinture chinoise actuelle, énorme et sur-colorée produite pour les nouveaux riches, subsistent des ateliers classiques. Parfois très cotée, leur production quintessenciée s’adresse à un autre public. Je rappelle que c’est cette tendance là que défendait à Carouge Leda Fletcher, dont la galerie a aujourd’hui disparu.

Une oeuvre contemporaine de Yao Jui-Chung. Photo Yao Jui-Chung communiquée par le Museum Rietberg de Zurich.

La collection Drenowatz s’arrête vers 1970. Les deux commissaires, Kim Karlsson et Alexandra von Przychowski, qui devaient jusque là compléter un fonds, ont dû tout emprunter pour le reste. Non chronologique sans se révéler pour autant thématique, le parcours conduit en effet les visiteurs jusqu’en 2020. Le sujet tournant autour du paysage, elles ne se sont pas limitées à la peinture, même s’il y a là des œuvres remarquables. Leur choix comprend de la vidéo, de la photographie ou même des objets. J'en citerai juste quelques-uns. Une pierre de lettré, version aluminium à la Jeff Koons, de Zang Wang. Un drapé de tissu comprenant les cocons de vers à soie de Lian Shaoji. Un paysage comme tatoué sur une photo déjà bien connue de Huang Yan. Il s’agissait d’élargir l’horizon sans pour autant quitter le sujet. Les commissaires ne font aucun pas de côté. Le pas de trop. D’où une impression de cohérence. Tout se tient.

Priorité aux oeuvres

L’exposition est merveilleuse. A voir absolument. Le Rietberg a su rester simple tant pour la mise en scène que pour les explications. La priorité devait aller aux œuvres. Il s’agit d’une promenade parmi les paysages, avec ce qu’il faut de temps et de place pour la contemplation. Je veux bien que la planification de «Nostalgie de la nature» comme celle de «Fiction Congo» doivent remonter loin dans le temps. Leurs réalisations augurent favorablement de l’avenir. Le règne d’Annette Bhagwati part bien.

Pratique

«Nostalgie de la nature», Museum Rietberg, 15, Gablerstrasse, Zurich, jusqu’au 17 janvier 2021. Tél. 044 415 31 31, site www.rietberg.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17. En principe, le musée n’a pas (encore) dû fermer.

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