Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Avec "L'objet d'une vie", le photographe Thierry Dana interroge la grande vieillesse

L'enquête a été réalisée dans un EMS de Versoix. Les pensionnaires parlent de la seule chose qu'ils ont parfois conservée d'"avant". Pourquoi cet objet-là?

Le sac d'alpinisme d'Eric, 83 ans.

Crédits: Thierry Dana.

Il a gagné «La course autour du monde» en 1981. C’est loin. Thierry Dana a ensuite entrepris une carrière bancaire. Il s’en est éloigné. Avec un diplôme de l’IEFC de Barcelone en poche, l’homme accomplit aujourd’hui un parcours de photographe. Il travaille sur mandats, bien sûr, mais il poursuit comme nombre de ses confrères des travaux personnels. Le public a ainsi pu voir en 2019, sous l’égide de l’Hospice Général, «Etre et avoir». L’exposition montrait l’objet fétiche qu’avaient toujours gardé des migrants au cours de leur trajectoire, qui font aussi un parcours dans le temps.

Poursuivant sur cette lancée, Thierry Dana donne aujourd’hui «L’objet d’une vie». Un livre, cette fois. L’homme a exercé dans le cadre de l’EMS (établissement médico-social) Bon-Séjour de Versoix, fondé par la Ville du même nom en 1990. Eh oui, Versoix est devenue une ville! Il s’agissait de parler avec les 94 résidents de la chose, parfois unique, qu’ils avaient prise avec eux. Un objet en principe de petite taille, choisi à la hâte. Tout peut aller très vite, avec une main-mise brutale sur un individu pourtant doué de ses facultés. Claudine, 84 ans, qui ouvre le livre, explique ainsi qu’elle est tombée un jour. On lui a recousu la tête avant de l’emmener directement à l’EMS. «Ma maison a été vidée et je n’y suis plus jamais retournée. Tout ce que je possédais a été donné ou vendu.» Sa radio, montrée en image comme un objet, elle l’a acquise par la suite.

Avant tout le sentiment

Tout n’apparaît pas aussi violent dans ce livre dont la réalité se révèle pourtant plus sinistre encore qu’une migration. Il s’agit bien là d’une station terminus, avec un énorme personnel (d’où en partie le coût pour les pensionnaires ou leur famille) faisant ce qu’il peut. On ne ressort jamais vivant d’un tel établissement où, si certains entrent tard, d’autres commencent bien tôt. Dans «L’objet d’une vie», qui a retenu quarante témoignages, les doyennes ont certes 103 ans. Mais la benjamine n’en compte que 72. Elle risque donc de passer une, deux, voire trois décennies à Bon-Séjour! Je veux bien qu’on parle aujourd’hui à propos de tels homes de «lieux de vie», mais tout de même… Ma grand-mère préférait le terme, aujourd'hui devenu très incorrect, de «mouroir».

Qu’emportent les gens pour leur évoquer le «monde d’avant»? Un petit objet chargé de nostalgie, un peu comme un fétiche africain pouvait se retrouver doté de charge magique. La chose en question n’est en général pas belle. Elle se révèle souvent même un peu kitsch. Mais le propre du kitsch n’est-il pas de s’intéresser aux sentiments? Pour Bluette, au prénom bien daté (mais elle a 101 ans) un entonnoir vert rappelle son métier de droguiste. Eric, 83 ans, a conservé son ancien sac d’alpiniste qu’il avait fabriqué lui-même. Elena, 93 ans, garde près d’elle sa Vierge de Lourdes. Alexandre, 91 ans, veille sur le cor de chasse de son père, dont lui-même n’a jamais su jouer. Denise, 103 ans, a sous les yeux un bouquet sous globe qui lui vient de sa famille, et qu’elle veut transmettre à sa famille. Plus étrangement, Jean, 87 ans, garde sous une boîte en plastique transparent une édition française de «Mein Kampf», «récupérée au décès de ma belle-mère.»

Un monde sur un timbre-poste

Tout cela donne l’image d’un monde qui s’est rétréci jusqu’au point de tenir sur un timbre-poste. Un univers en partie enfui. Comme le précise le directeur Alain Charbonnier dans son mot d’introduction, la pandémie a fauché bien des «résidant-e-s» au printemps 2020. Il en reste ainsi les prénoms et, mises en images selon la tradition de la «straight photography», de minuscules traces physiques. Au lecteur de faire un travail d’imagination pour imaginer une existence entière, parfois statique mais à l’occasion voyageuse, derrière ces choses érigées en symboles. Plus on vieillit, plus les objets nous parlent! Ce sont eux les preuves de nos souvenirs.

Pratique

«L’objet d’une vie» de Thierry Dana, aux Editions Slatkine, 79 pages. En vente dès le 5 mars.

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