Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Avec "Lichtgestalten", le Kunstmuseum de Bâle raconte le vitrail suisse du XVIe siècle

De Holbein à Ringler, de très nombreux peintres ont conçu des projet pour des verrières profanes destinés à la bourgeoisie protestante. Une exposition très réussie.

L'une des oeuvres conservées de David Joris.

Crédits: Kunstmuseum, Bâle 2020.

En imaginant le décor d’une chambre de prestige ("Prunkkammer") dans la Suisse du XVIe siècle, le connaisseur y met d’énormes armoires en bois tourné, une table assez solide pour supporter des ripailles de lansquenets ("landsknechte" en bon allemand) et des fenêtres pourvue de vitres en forme de cul de bouteilles. Avec des vitraux armoriés, bien sûr! «Le vitrail décoratif est aussi congénital à la Confédération que le sapin à la Forêt noire et la neige au sommet des Alpes», écrivait déjà le Strasbourgeois Johannes Fischart, mort en 1591. Autant dire que l’image ne date pas d’hier…

C’est précisément à ces œuvres profanes que le Kunstmuseum de Bâle consacre pour quelques semaines encore une exposition dont il n’y pas dû chercher le contenu bien loin. Ce qui ne sort pas directement de ses caves provient de l’Historisches Museum voisin. Il faut dire que le sujet s’est vu circonscrit à la ville et sa région, devenues canton helvétique en 1501. L’appoint est fait, à la notable exception de quelques pièces originaires de Nuremberg (via le peintre Hans Süss von Kulmbach), par des cités aussi peu exotiques que Berne ou Schaffhouse. La chose implique une communauté de style, de technique et d’esprit. Nous sommes dans une Renaissance germanique où les citations bibliques et mythologiques se parent des couleurs et des vêtements du Nord. Avec le côté rustique de la province, en plus. Bâle a beau faire partie des villes lettrées et universitaires au XVIe siècle. La cité n’a rien d’une capitale pour autant, ne serait-ce que par l’absence d’une cour princière lui conférant le vernis mondain voulu.

Un âge d'or

Qu’importe! La cité rhénane n’en a pas moins connu un âge d’or qui va ici de Hans Holbein le Jeune, parti assez vite à Londres, à Ludwig Ringler mort en 1621. Des verrières peintes ont alors été conçue pour des corporations, des hôpitaux, des couvents (du moins jusqu’à la Réforme, introduite ici en 1529) ou les salles de Conseil. Il y en avait partout. Beaucoup ont survécu, aidés en cela par leur petite taille et leur mobilité. Il subsiste encore davantage de dessins préparatoires finis, soumis aux commanditaires de l’époque. Pas étonnant dans ces conditions si l’actuelle exposition se déroule dans les cabinets graphiques du Neubau. La chose n’empêche pas la présentation parallèle de vitraux. Le comble du chic se voit atteint quand le visiteur retrouve l’un à côté de l’autre le projet et sa réalisation. C’est notamment le cas pour un grand portrait de banneret signé Ringler, présenté en fin de parcours. Le carton à l’échelle définitive, qui ressemble à un Hodler, fait face à sa fidèle transposition par un artisan verrier.

La production catholique s'est arrêtée à Bâle avec l'adoption de la Réforme en 1529. Photo Kunstmusuem, Bâle 2020.

Le parcours dans des salles, aux murs brun foncé, fait découvrir bien des noms, même si les premiers témoignages restent anonymes. Le Victoria & Albert de Londres a ainsi fourni deux dessins du Haut-Rhin des années 1470 pouvant faire office d’incunables. Viennent ensuite tous les maîtres suisses de la Renaissance. Même le très indépendant Urs Graf a donné des modèles, bien entendu à connotations érotiques. Il y a autrement aux cimaises du Niklaus Manuel Deutsch, du Daniel Lidtmayer, du Christoph Murer, du Tobias Stimmer ou de l’Antoni Glaser. Rien d’esquissé dans leurs propositions. L’exécutant doit se conformer à un projet, où les armoiries cohabitent avec une allégorie dessinée jusqu’au moindre trait ou à une scène visiblement dictée par le client. Dans une suite destinée à asseoir sa gloire, un notable s’est ainsi fait représenter «achetant des momies en Orient». L’artiste n’y aurait certainement pas pensé tout seul!

L'anabaptiste caché

Les quelque 90 œuvres rassemblées par Ariane Mensger permettent de dérouler des carrières et de raconter des histoires. La chose peut sembler normale dans la mesure où ces vitraux se voulaient parlants. La plus étonnante affaire liée à cet art reste sans doute celle du Hollandais David Joris, mort en 1556. L’homme a accompli une belle carrière, très respectée, à Bâle. Il faut dire que ses vitraux ici présentés apparaissent d’une belle tenue. On a hélas découvert après sa mort que ce riche bourgeois avait été, sous un autre nom bien sûr, un chef anabaptiste recherché aux Pays-Bas (1). La ville lui a fait un procès posthume. Ses os ont été déterrés et brûlés, en même temps que son portrait. Pas de chance! Il en existait un autre exemplaire qui, admirablement conservé, a fini dans les collections de peinture du Kunstmuseum de Bâle.

Les esquisses ne laissent pas la moindre possibilité d'interprétation au verrier. Photo Kunstmuseum, Bâle 2020.

Il faut donc aller voir cette exposition bien conçue, bien réalisée et bien mise en scène. Elle donne de l’art suisse une toute autre vision, très surprenante. Le protestantisme pouvait se combiner avec des réalisation hautement esthétiques aux sujets variés. La religion n’en était pas exclue, vu cette mine d’exemples de vertus et de vices que constitue l’Ancien Testament. Le Bernois Niklaus Manuel (avant sa conversion il est vrai) a ainsi pu tirer en 1507 une morale d’un sujet aussi rarement traité que «Josias, roi de Juda, faisant détruire les idoles». Voilà qui devait plomber l’atmosphère! Mais il fallait bien un peu de rébarbatif pour équilibrer les sujets. Avec toutes ces armoiries et ces rappels d’alliances illustres, le vitrail n’a autrement que trop flatté les vanités bourgeoises. Un bon rappel biblique ne faisait pas de mal de temps en temps…

(1) Les anabaptistes prônaient un baptême réservé aux adultes conscients du message chrétien. Leur mouvement a été très actif en Suisse au XVIe siècle. Il a pris une tournure politique opposée aux pouvoir en place, d’où d’épouvantables persécutions. Les quakers américains sont plus ou moins leurs héritiers.

Pratique

«Lichtgestalten»,Kunstmuseum, Neubau, 16, Sankt Alban Graben, Bâle, jusqu’au 5 juillet. Tél. 061 206 62 62, site www.kunstmuseumbasel.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le mercredi jusqu’à 20h.

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