Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Avec "L'eau-forte est la mode", Genève réussit son parcours des années 1840 à 1910

Le Cabinet des arts graphiques recèle des trésors. Allez donc voir promenade du Pin les gravures redécouvertes de Meryon, Desboutins, Käthe Kollwitz ou Alexis Forel!

"Le coq, Vive le tsar!" (1893) de Félix Bracquemond

Crédits: MAH, Genève 2020.

«Décidément, l’eau-forte est à la mode», écrivait en 1862 Charles Baudelaire, qui fut aussi critique d’art. Il n’avait pas besoin de se montrer bien perspicace pour arriver à une telle constatation. Depuis deux bonnes décennies, une technique ancienne se retrouvait au premier plan avec l’arrivée d’artistes voulant s’éloigner du commun. Il fallait les exemples déjà anciens de Parmigianino, de Dürer ou de Rembrandt pour retrouver l’estampe originale dans un monde désormais envahi par la lithographie. Inventée à la fin du XVIIIe siècle, cette dernière servait autant à produire des tirages populaires que les premières affiches illustrées. Un genre appelé à un bel avenir. Si la photographie, qui avait «explosé» dès son invention en 1839, rendait caduque la gravure de reproduction, il y avait en plus l’illustration à surmonter. Due à des praticiens travaillant d’après des dessins fournis par des professionnels, elle avait envahi la littérature, entre autre enfantine. Pour un génial Gustave Doré, que de vignettes simplement agréables! Elles inauguraient l’actuelle pollution par l’image.

L'artiste et sa femme, par les Suédois Anders Zorn (1890). Photo MAH, Genève 2020.

L’eau-forte s’adressait, elle, à des amateurs. Il lui fallait des collectionneurs, privés ou publics. Dans le catalogue accompagnant l’actuelle exposition «L’eau-forte est à la mode» au Cabinet des arts graphiques de la promenade du Pin, Christian Rümelin peut ainsi rappeler dans ses premières lignes que Genève a acquis en 1892 (c’est à la fois tôt et tard) vingt-sept pièces de Karl Stauffer-Bern, mort un an plus tôt. «Le Conseil administratif les mentionne fièrement dans son rapport annuel et souligne qu’il s’agit d’exemplaires du premier tirage.» Un élément important! Si les épreuves les mieux encrées ou sur le meilleur papier ont toujours été recherchées, il apparaît alors une distinction nouvelle. On n’use plus une plaque jusqu’à la mort (lointaine, il se tire toujours d’après Rembrandt ou Piranèse!). L’estampe originale se doit de rester rare, avec des rééditions annoncées comme telles. Par rapport aux «lithos» produites par centaines, voire par milliers, les eaux-fortes (parfois complétées en utilisant d’autres procédés de gravure) se contentent de dizaines. La contraction s’accentuera par la suite avec des numérotations. Moins il existe d’exemplaires, plus leur valeur augmente. Un phénomène sans rapport avec la qualité de l’œuvre.

Le parti-pris de l'abondance

Dans sa richesse (on parle de 350 000 gravures, dont la majeure partie reste à inventorier de manière scientifique), le Cabinet des arts graphiques possède nombre d’eaux-fortes produites entre 1840 et 1910. Difficile de dire comment la plupart d’entre elles sont arrivées là. Sur les cartels de l’exposition, la provenance la plus souvent inscrite reste: «Ancien fonds». Un cache-misère. Les renseignements manquent. Il y avait donc largement de quoi tirer de cette masse autant de pièces que les salles de la promenade du Pin peuvent contenir de cadres. Le parti-pris adopté a été celui de l’abondance. Il fallait à la fois couvrir sept décennies et de nombreux pays. Genève a la chance de ne pas se concentrer sur une production nationale, même si Stauffer-Bern, Albert Welti ou le longtemps méprisé Alexis Forel (coupable d’être un amateur) furent de remarquables aquafortistes. Les réserves ont ainsi livré des pièces importantes signées de noms français, anglais, suédois, allemands, autrichiens et même américains avec James Abbott MacNeill Whistler. Important de montrer ce dernier! Et pas seulement pour le rôle qu’il a alors joué pour donner des pièces novatrices avec leurs «bidouillages». Le Musée d’art et d’histoire a reçu une suite de précieux Whistler en 2016 venant de la succession d’Adriaan van Ravestijn.

"Notre-Dame de Paris et le petit pont. Une vue de l'île avant son bouleversement dû au baron Haussmann par Charles Meryon, 1850. Photo MAH, Genève 2020.

C’est donc un véritable panorama que peuvent offrir les quatre chambres de l’ancien appartement occupé par le Cabinet à la promenade du Pin. Christian Rümelin a imaginé un accrochage procédant par thèmes. Un peu flous. «L’esthétique du noir» peut ainsi suivre, ou précéder, les «Nuancements», "La promotion de l'espace"ou les «Sociétés». Il eut également été possible de concevoir une chronologie ou d’avancer par sujets. Mais après tout peu importe! L’essentiel est de donner à voir, ceci d’autant plus que nombre d’auteurs se révèlent peu connus. Si Max Klinger, Charles Meryon, Félicien Rops ou Käthe Kollwitz (une des rares femmes de l’exposition, l’eau-forte passant alors pour très masculine) constituent des stars du genre, qui connaît dans le public Félix Hilaire Buhot, Francis Seymour Hadden ou ce Camille Fonce signant, avec sa grande «Cathédrale de Reims» de 1913 au mélange de techniques complexe, l’œuvre la plus récente de l’exposition (1)? Notons à ce propos que les quelques pièces signées de noms célèbres comme Manet, Pissarro ou même Ensor figurent parmi les plus faibles de l’exposition. Cette dernière sert aussi à remettre quelques idées en place…

Visages et paysages

C’est donc à des «chefs-d’œuvre inconnus», pour paraphraser Balzac, qu’invite aujourd’hui le Cabinet. Certains sont évidents. Incroyable tour de force, «Le Quatuor Joachim» de Ferdinand Schmutzer mesure un mètre vingt de large. Une sorte de record. D’autres demeurent plus intimes. Ils vont de l’«Old Battersea Bridge» de Frank Short à la «Vue de Paris, effet d’orage» d’Auguste Delâtre, en passant par l’«Autoportrait» de Léon Bonnat. Le paysage, avec de nombreuses vues de villes en mutation (comme le vieux Paris disparaissant sous la pioche), et les visages apparaissent en effet comme les deux genres les mieux représentés. Il faut dire qu’ils conviennent particulièrement bien à l’eau-forte et à ses coups de griffes donnés par l’artiste à sa plaque. Coups parfois multiples et répétés. Le Cabinet peut ainsi présenter, sous forme d’une colonne formée sur un mur, plusieurs états de «Vue de la Tamise, Fulham on the Thames» de Francis Seymour Hadden.

"Une mère II" par Max Klinger, 1883. Photo MAH, Genève 2020.

Il y a donc beaucoup à découvrir dans cet ensemble présenté de manière sobre. Le décor demeure une simple mise en valeur sur fond (un peu trop) blanc. Tout est conçu à partir d’une ligne basse, les œuvres se trouvant à la même hauteur de départ. Il y a bien, sur le haut, des décrochements. L’accrochage dégage de la sorte une impression de solidité. Il met aussi à hauteur du regard des pièces que le Cabinet invite à regarder avec une loupe. Celle-ci révèle bien sûr des détails. Elle souligne surtout des écritures, forcément différentes. Félix Bracquemond n’attaque pas le cuivre comme Marcellin Gilbert Desboutins ou Auguste Rodin. A chacun son style. A chacun sa vision. Si «L’eau-forte est à la mode», entre 1940 et 1910, c’est aussi parce qu’elle permettait de dégager à chaque fois cette personnalité unique faisant les artistes.

(1) Datée de 1913, cette pièce est donc de quelques mois antérieure au bombardement allemand de Reims, qui a partiellement détruit l’édifice gothique.

Pratique

«L’eau-forte est à la mode, 1840-1910» Cabinet des arts graphiques, 5, promenade du Pin, Genève, tél. 022 418 27 70, site http://institutions.ville-gene... Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Magnifique catalogue au prix raisonnables (32 francs) édité par Pagine d’Arte. Difficile de savoir s’il faut ou non réserver. Le MAH n'est jamais très clair. Mais il n’y a pas foule.

Cet article sera suivi demain par un autre sur les dangers aujourd’hui courus par le Cabinet des arts graphiques.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."