Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Avec "Le livre interdit", Ettore Sottsass signe la troisiéme partie d'"Ecrit la nuit"

Mort en 2007, l'Italien se penche beaucoup ici sur sa sexualité vieillissante. Le lecteur le voit boire, manger et voyager. Le design reste cette fois bien à l'arrière-plan.

Ettore Sottsass, vers 1975.

Crédits: Santi Caleca. Photo de couverture du livre.

«Ecrit la nuit». Voilà qui sent déjà le secret. «Le livre interdit». Ce sous-titre devient presque racoleur. Il le fait sans risques. Tout au long des pages d’Ettore Sottsass (1917-2007), même si le livre n’en compte pas beaucoup, le lecteur ne connaîtra jamais le motif de cette censure. Elle ne peut cependant que se révéler morale. Aucune instance étatique ou juridique n’a jamais prononcé à ma connaissance de «fatwa» contre cet ouvrage somme toutes inoffensif. Il n’y avait vraiment pas là de quoi fouetter un chat dans cet opuscule, où les chattes jouent cependant leur rôle.

Et pourquoi donc? Très simple. Ce troisième extrait d’ «Ecrit la nuit» se concentre sur la vie sexuelle d’un homme mûr. Fils d’un architecte rationaliste du même prénom (1), Ettore Sottsass n’est plus le jeune homme découvrant la vie dans sa ville natale d’Innsbruck ou à Turin des deux premiers volets. Il arbore maintenant la cinquantaine. Puis la soixantaine. Voire davantage. L’homme est devenu une célébrité. Il ne la doit pas à sa formation d’origine, vu qu’il aura lui-même fort peu construit. En optant en 1947 pour ce qui allait devenir le «design», le débutant a su coller au futur boom économique italien à venir. Les objets qu’il inventait n’étaient plus des produits de luxe, comme ceux créés une génération plus tôt par des architectes comme Tomaso Buzzi, Carlo Scarpa ou Gio Ponti. Sottsass transformait la vie de tous les jours, en lui donnant de la couleur.

Les années Memphis

De ce nouveau métier, il n’est qu’accidentellement question dans «Le livre interdit». Sottsass s’y montre donnant des cours à l’étranger, ou ce que l’on appellerait aujourd’hui des «master classes». Il raconte un peu plus longuement les débuts du groupe Memphis en 1981. L’essai d’un univers total, fait hélas pour rester neuf. On sait que les créations de Memphis ont en général fort mal vieilli. Mais c’est un autre problème. On plutôt le nôtre. En 1981, on restait dans l’idée d’une société de consommation. Un univers peu éthique. L’interminable moralisation de l’Occident par ses intellectuels repentants n’avait pas encore commencé…

Alors, au fil des pages, un Sottsass plus très frais et pour tout dire assez peu séduisant, séduit des jeunettes. Il joue à se rendre malheureux, lui et sa femme Fernanda, qui passe dans ce troisième volet d’«Ecrit la nuit» au second plan, pour ne pas dire au troisième. Le designer vedette suit une jeune Espagnole prénommée Cleide. Puis il rencontre sa nouvelle muse, Barbara. Le tout en parcourant sans cesse le Globe. Ettore Sottsass se souvient d’avoir beaucoup bu. Sans doute trop. Il garde aussi en mémoire quantité de bons repas. L’homme n’a rien d’un austère. C’est un bon vivant qui s’autorise parfois des airs de martyr.

A la Moravia

Pour le suivre dans ses nouvelles aventures scripturales, il faut beaucoup aimer l’œuvre. Les premières pages se situent au ras de la petite culotte. La suite tient du recueil d’anecdotes ou, pire encore, de l’album souvenirs. L’ouvrage bénéficie en ce moment d’une presse généreuse parce que c’est Sottsass. Il m’est arrivé de penser lors de ma lecture au Moravia de la fin, quand le grand écrivain des années 1940 à 1960 se livrait à toutes les complaisances sous les applaudissements de la critique. La chose prouve qu’on peut être et avoir été, contrairement à ce que veut l’adage. Il suffit pour cela que vos admirateurs magnifient le passé. Il aide ainsi à supporter ce que livre le présent.

(1) Le rationalisme est le courant moderniste de l’architecture mussolinienne. Il s’agit d’une sorte de Bauhaus, réalisé en général avec de beaux matériaux.

Pratique

«Ecrit la nuit, Le livre interdit», d’Ettore Sottsass traduit par Béatrice Dunner, aux Editions Herodios, 98 pages.

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