Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Avec "Le lion ayant faim...", la Fondation Beyeler revient aux fondamentaux

Le report de la rétrospective Goya a obligé le musée privé à piocher dans son fonds propre. Une aubaine! Il n'avait pas été aussi largement vu depuis l'ouverture en 1998.

"Le lion ayant faim se jette sur l'antilope" du Douanier Rousseau.

Crédits: Fondation Beyeler, Bâle 2020.

Goya ou pas Goya? Les visiteurs de la Fondation Beyeler se sont longtemps posé la question. Le musée privé bâlois programmait et déprogrammait (avant de la reprogrammer!) une rétrospective dédiée au peintre espagnol. Le verdict a fini par tomber. L’exposition majoritairement venue de Madrid commencera en octobre 2021, si tout va bien. Autrement, ce sera pour plus tard. De toute manière, je me demande bien ce que vient faire ici un artiste décédé en 1828, sinon jouer pour une fois les grands-papas gâteaux de la modernité. Le montrer à Riehen ne fait qu’illustrer le pouvoir d’attraction d’une institution désormais tournée vers les «block buster». Après le règne de Gianadda, celui des Beyeler…

Il fallait un produit de remplacement pour le 10 octobre. La direction l’a intelligemment trouvé à domicile. Pourquoi ne pas montrer une fois la collection d’Ernst et Hildy Beyeler? C’est vrai! Après tout, depuis l’ouverture triomphale de 1998, peu de gens ont vu dans son intégralité un prodigieux ensemble allant de Degas à Rothko en passant par Cézanne, Monet, Max Ernst, Paul Klee, Wassily Kandinsky, Roy Lichtenstein, Giacometti et bien entendu Picasso. Je dirais à la limite que ce sont les étrangers qui en ont profité depuis une génération. Ces chefs-d’œuvre dénotant un véritable goût du couple fondateur (il y a des artistes que les deux galeristes vendaient, mais ne gardaient jamais pour eux comme Chagall ou Chirico) ont servi pendant une génération de monnaie d’échange. Prête-moi ton Mondrian et je te refile mon Cézanne. Le musée privé s’est ainsi mué peu à peu en Kunsthalle, autrement dit en garage à expositions.

Au départ, le Douanier Rousseau

Or la Fondation Beyeler constitue avant toute chose un formidable ensemble d’art moderne plutôt que contemporain, en dépit de certains achats récents suivant les modes du moment! Il était bon de le rappeler à l’heure où le monde entier parle de «retour aux fondamentaux», comme disent les banquiers privés. Ces fondamentaux sont bien sûr ici formés par le fonds propre. Il s’agit de le mettre en valeur. Commissaire délégué, Alf Küster est donc parti d’un célèbre tableau du Douanier Rousseau «Le lion ayant faim se jette sur l’antilope» (1). Cette vaste toile donne son titre au tutti-frutti actuel. Le texte d’entrée précise que la larme versée par la proie mourante peut rejoindre les «Sept larmes» de Susan Philipsz. Une acquisition toute nouvelle allant dans le sens que veut donner au musée son directeur actuel Sam Keller, ex-Art/Basel. La pièce se compose d’une bande-son, certes, mais surtout de sept vieux tourne-disques, posés sur des socles. Les mauvaises langues diront que c’est effectivement à en pleurer.

L'un des Kandinsky présentés dans une salle particulièrement dépouillée. Photo Fondation Beyeler, Bâle 2020.

Cela dit, seul le lion va pouvoir cette fois manger à son appétit. Selon sa mauvaise habitude, également marquée dans l’autre exposition consacrée au silence dans la collection («Silent Vision»), la fondation donne l’impression de s’adresser à des anorexiques du regard. L’accrochage reste pour le moins parcimonieux. Le pire est atteint dans la salle où un Kandinsky de taille moyenne (par ailleurs admirable) reste seul sur un interminable mur. Comme en punition. Rien à sa gauche et rien à sa droite. Rien que des murs un peu trop blancs. J’en viens parfois à m’étonner, devant tant de de surface immaculée, que le musée privé vende encore des catalogues dans sa librairie et non des paquets de poudre à lessive. Il y aurait pourtant des merveilles à ressortir des réserves, de Henri Matisse (d’accord, il y a tout de même une salle peine de ses découpages!) à Francis Bacon.

Prêts extérieurs

Ces œuvres en pleine propriété valent sans doute moins, aux yeux de la direction, que les prêts obtenus de l'extérieur. Un signe de pouvoir. Il y a donc aux cimaises des pièces prestigieuses provenant de la Fondation Rudolph Staechlin, arrachée comme un trophée au Kunstmuseum de la ville, de l’Amanda Foundation ou de la Collection Anthex. Plus d’autres dépôts anonymes. Voilà qui diminue encore la part originelle. Bien sûr, on est content de découvrir ainsi un immense Barnett Newman (au bleu de masque sanitaire), un grand Clifford Still ou un vaste Joan Michell. Une artiste qui attend en France, où elle a vécu, comme en Suisse sa rétrospective. Mais ceci devrait venir en plus. Le cadeau bonus. La prime fidélité. La surprise du chef. Je veux bien que la Fondation s’apprête à donner le coup d’envoi à son extension conçue par Peter Zumthor, mais tout de même!

(1) La toile du Douanier se trouve isolée dans une salle, avec juste un mobile de Calder au plafond. Elle a du coup l’air petite et sombre.

Pratique

«Der Löwe hat Hunger», Fondation Beyeler, 101, Baslerstarsse, Riehen/Bâle, jusqu’au 28 mars 2021. Tél. 061 645 97 00, site www.fondationbeyeler.ch Ouvert tous les jours de 10h à 18h. L’accrochage est complété par «You Are the Weather», qui montre cent portraits photographiques serrés de la même femme par Robi Horn. L’exposition parallèle «Silent Vision» se termine le 15 novembre.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."