Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Avec "Le dessin sans réserve", le MAD parisien révèle des richesses inconnues

On savait son cabinet très riche. Il comporte 200 000 feuilles. Il y a là les projets des architectes, designers, orfèvres ou ébénistes de la Renaissance à aujourd'hui.

Un projet Grand Siècle d'André Le Brun, dont Bénédicte Gady est par ailleurs la spécialiste.

Crédits: MAD, PAris 2020.

Il y avait de notoriété publique trois grandes collections de dessins anciens à Paris, le Centre Pompidou se chargeant des époques moderne et contemporaine. A tout seigneur tout honneur! Je commencerai par le Louvre, dont l’énorme cabinet se trouve aujourd’hui placé sous la houlette de Xavier Salmon. Il dispose de moins de lieux d’exposition sous le règne chaotique, pour ne pas dire erratique, de Jean-Luc Martinez. De l’autre côté de la Seine, l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts détient un ensemble considérable, dont s’occupe Emmanuelle Brugerolles. L’ENSBA constitue à la fois un lieu d’études et un musée, d’où des conflits sous des directions parfois problématiques. Il dispose néanmoins d’un petit cabinet pour des présentations temporaires, offert par le Genevois Jean Bonna qui lui a donné son nom. Frits Lugt, dont la fondation célèbre cette années les 50 ans du décès, restait plus discret. Il a créé Custodia, qui vole de ses propre ailes après avoir été lié au défunt Institut néerlandais. Sa collection, qui s’enrichit sans cesse, fait l’objet (avec quelques invités) de beaux accrochages dans ses deux hôtels particuliers à côté de l’Assemblée nationale. Ici au moins, le directeur Ger Luitjen fait l’unanimité… dans le sens positif.

Une feuille donnée par Auguste Rodin. Photo MAD, Paris 2020.

Il existe aussi un quatrième fonds. Méconnu. De quel côté se trouve-t-il? Eh bien il niche toujours près du fleuve, dans une aile du Louvre. Il s’agit du Musée des arts décoratifs, devenu il y a quelques années le MAD pour faire jeune. On le savait riche. Mais pas jusqu’à quel point. Ponctuellement, une petite salle de cette énorme institution (assez mal rénovée il y a une vingtaine d’années) présentait quelques feuilles liées aux arts appliqués. Point final. Nommé en 2013 à la tête de ce vaisseau dépendant en bonne partie de ses grands donateurs et mécènes, Olivier Gabet a décidé de redresser la barre. Il a été chercher à côté (au Louvre donc) Bénédicte Gady. Elle s’était notamment illustrée là par une exposition sur les projets de plafonds du XVIIe français, leurs réalisations peintes ayant presque toutes disparus depuis. Je vous en avais parlé en 2014. Bénédicte est non seulement une brillante historienne, mais une travailleuse de fond. Elle allait pouvoir mettre de l’ordre dans ce qui tenait des écuries d’Augias (un des travaux d’Hercule).

Un but didactique

D’abord, combien de dessins y avait-il et où les chercher? Dans la préface du catalogue de l'actuel «Le dessin sans réserve», Bénédicte Gady cite les chiffres fantaisistes ayant couru. «On peine à les dénombrer. On comptait 90 000 dessins vers 1892. 105 000 en 1900. Curieusement 60 000 en 1943. Environ 200 000 aujourd’hui.» Comment la chose est-elle possible? Très simple. Le MAD ne détient pas des feuilles achetées une par une, comme c’est le cas chez Custodia. Il en existe, bien sûr, et non des moindres. Ont abouti ici des chefs-d’œuvre d’Ingres, de Watteau, de Fragonard, de Delacroix ou de Maurice Denis pour les Français et du Parmesan ou de Paolo Farinati pour les Italiens. Mais il s’agit d’une infime minorité. L’ex-Musée des arts décoratifs, fondé sous Napoléon III afin de servir d’école du goût pour les jeunes travailleurs et artisans (le but des aristocratiques fondateurs était social) a surtout accueilli des fonds. Ils provenaient d’ébénistes, de décorateurs, de joailliers, de céramistes, d’orfèvres ou de créateurs de meubles. Certains se sont révélés énormes. Avant l’arrivée de Bénédicte, les pièces provenant du grand ensemblier des années 1950 Jean Royère se voyaient estimées à 6000 feuilles. Il y en a en réalité 18 000.

Un projet de décoration de Robert Mallet-Stevens. Photo MAD, Paris 2020.

Royère est arrivé tard. Ses projets (enfin, une toute petite partie!) ont du reste fait à l’époque l’objet d’une exposition au futur MAD. Le but didactique de l'institution s’était alors perdu. Vu la totale inversion des valeurs actuelle, il semblerait un brin nationaliste. Si tout le monde semblerait d’accord pour le «décloisonnement» prôné entre les beaux-arts et ceux traditionnellement jugés comme mineurs, si l’inclusion des créations extra-européennes (notamment japonaises) ferait l’unanimité, l’idée que la France doit conserver sa prééminence séculaire sur la création du beau ferait tousser. Voire hurler. N’empêche que cette prétention a créé depuis la fin de XIXe siècle une fantastique émulation. Les collectionneurs (dont Emile Peyre) ont beaucoup donné. Les veuves des grands ébénistes (Ruhlmann), des paysagistes (Duchêne) ou des créateurs de mode aussi. On ne dira jamais assez ce que les musées du monde entier doivent aux veuves. Merci messieurs les artistes de mourir avant elles!

Un travail d'équipe

Bénédicte Gady n’a bien sûr pas travaillé seule. Il lui fallait une équipe. Féminine, elle comprend aussi bien la chercheuse Sarah Catala (on connaît ses tavaux sur Hubert Robert) que des restauratrices. Tout ne se révélait pas au «top»... «Une campagne de rangements des réserves et la cartographie de l’une d’entre elles nous a permis de prendre la mesure du fonds, de repérer des ensembles non inventoriés, de dresser l’état des besoins et de faire quelques belles découvertes.» L’actuelle exposition, qu’accompagne donc un énorme catalogue très bien fait, montre où le MAD en arrive en ce moment. Il s’agit bien là d’une étape. «L’ampleur des collections à redécouvrir et la faiblesse des moyens financiers à disposition incitent à penser à une politique d’acquisitions très ciblée en complémentarité avec les fonds.» Pour le reste, on attendra la «poursuite de la tradition des donations de larges fonds de créateurs.» La chose semble aller de soi. On se souvient de l’entrée récente des archives du dessinateur industriel Roger Tallon, qui ont fait l’objet d’une large présentation au MAD. Il y a dans le livre et l’exposition des modèles de sièges signés Joe Colombo ou Janine Abraham & Dirk Jan Rol.

Le grand Jean Souverbie ouvrant l'exposition. ce projet avait été oublié depuis son entrée au musée. Photo Succession Jean Souverbie, MAD, PAris 2020.

Pour la manifestation en cours, et le livre confié à de multiples spécialistes, il fallait bien sûr pratiquer un choix. Sévère. Restrictif. Il se révèle à la fois représentatif et déformant. Les largesses les plus importantes se voient représentées par quelques pièces seulement, alors que des œuvres isolées peuvent donner l’idée d’une suite innombrable. C’est un florilège. Il faut le prendre ainsi. Je vous dis comment les choses se présentent dans un second article, situé immédiatement après celui-ci dans le déroulé de cette chronique.

Pratique

«Le dessin sans réserve», MAD, 107-111, rue de Rivoli, Paris, jusqu’au 31 janvier 2021 (l’exposition a finalement commencé le 23 juin seulement). Tél. 00331 44 55 57 50, site (un peu bordélique) www.madparis.fr Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.

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