Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Avec "L'autre art contemporain", Benjamin Olivennes fustige la culture d'Etat

Le Normalien met les pieds dans le plat. Son nouveau livre s'attaque à la main-mise sur les beaux-arts par le Ministère français, qui suit en fait le commerce.

Benjamin Olivennes, 30 ans.

Crédits: Babélio.

Il existe un malaise de l’art contemporain, ou plutôt face à ce qui en tient officiellement lieu. L’hégémonie de certains créateurs, liés par la force de choses au milieu financier, en constitue pour bonne part la cause. Alors qu’il n’y a jamais eu autant de plasticiens (sans doute même trop!), seule une poignée de noms font mieux que surnager. Ils barbotent au milieu des dollars, des euros et des renmimbi. L’effrayante exposition vénitienne consacrée en 2017 par les deux fondations Pinault locales (La Punta della Dogana et le Palazzo Grassi) à Damien Hirst offrait la preuve caricaturale de telles interférences. On pouvait parler de collusion entre le fric et le kitsch.

Le public peut donc comprendre les épisodiques réactions à cet état de fait, que les tenants du modernisme à tout crins rejettent d’un revers de mains comme liées à la «fachosphère». Comme si François Pinault, Charles Saatchi ou David Geffen étaient des gauchistes! L’art contemporain tel que le pratique la plupart des musées ou Kunsthallen ne supporte pas la remise en question. Aussi ne faut-il pas s’étonner si «L’autre art contemporain» du Normalien Benjamin Olivennes n’a connu de récention que dans la presse traditionnelle. L’ouvrage n’a pourtant rien du brûlot, comme ce fut le cas avec «L’imposture de l’art contemporain» d’Aude de Kerros en 2017. Benjamin reste un modéré. Il propose simplement d’autres gens à admirer. Cet amateur souhaite une pluralité des voix, même s’il déteste visiblement Jeff Koons et son lapin de Pâques hors de prix. Nous devrions selon lui prendre exemple sur l’Angleterre, qui a su «résister à toutes les bêtises du XXe siècle, le fascisme, le stalinisme, l’euro, la peinture d’avant-garde, la musique atonale et le Nouveau Roman.» Là, je vois déjà des sourcils se froncer… Quel amalgame! Olivennes a tout du vieux ronchon, même s’il n’a que 30 ans.

Dans la foulée de Jean Clair

La liste des oubliés de ce trentenaire correspond cependant à d’autres goûts, manifestés dès 1995 par Jean Clair, quand il se vit chargé de la Biennale du centenaire à Venise. Il y a précisément les Britanniques, Lucian Freud en tête, accompagné de Bacon, Kitaj ou Auerbach. Zoran Mŭsič pour l’Italie. L’Anglais de Paris Raymond Mason. Jacques Truphémus, mort nonagénaire en 2017. Avigdor Arikha, disparu en 2010. Plus Sam Szafran, qui vient de tirer sa révérence en 2019. Des gens connus, certes, mais pas vraiment célèbres. Seuls les Britanniques cités constituent des stars. Pensez à la cote actuelle de Bacon et de Freud. Le duo se trouve tout en haut du classement des valeurs monétaires avec David Hockney, lui aussi cité par Olivennes. Ce dernier en profite pour réhabiliter l’idée d’école nationale, aujourd’hui honnie. Il rappelle qu’Emmanuel Macron a notamment dit en 2017 (année où il s’est un peu trop exprimé), qu’il n’y avait «pas de culture française, mais une culture en France.» Une volonté d’inclusion, sans doute. Mais il y a déjà eu, au XXe siècle, «l’Ecole de Paris» pour cela.

Cette attaque en règle des avant-gardes, qui sonne comme nouveau un coup de «boomerang», attaque moins les collectionneurs ou les artistes eux-même que l’État. La culture reste officielle en France pour Olivennes dans la mesure où elle émarge d’un ministère créé pour cela. Un ministère fonctionnarisé, dont le rôle décline. «L’Etat désormais s’affaiblit et finit par se prosterner devant le marché, un marché non plus national et fondé sur le goût mais mondialisé et spéculatif.» On reconnaît là des idées volontiers localisées à droite par des gens se considérant encore comme à gauche. Faut-il pour autant soutenir aveuglément Daniel Buren, Jean-Michel Othoniel, Bernar Venet ou Martial Raysse? Ce sont sans doute là nos «pompiers» d’aujourd’hui. Métier en moins. Le pays pourrait cependant, selon l’auteur, remonter la pente en regardant les vrais créateurs dotés de personnalités. «La plupart des musée d’art contemporain du monde se ressemblent, comme des «duty free» d’aéroport». C’est paradoxalement cela qui freine le plus leur envol auprès du public.

Pratique

«L’autre art contemporain» de Benjamin Olivennes, Aux Editions Grasset, 165 pages.

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