Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Avec la mort de Paolo Tonon, le marché de l'art genevois perd de sa couleur

Arrivé d'Italie du Nord comme menuisier, l'homme avait été pucier. Il a ensuite ouvert un magasin, puis une galerie. Il disparaît à près de 89 ans après une longue maladie.

Paolo Tonon, il y a quelques années.

Crédits: Galerie Tonon

C’était l’une des figures marquantes du commerce d’art genevois. Paolo Tonon s’est éteint le samedi 11 mars à l’hôpital dans sa 89eannée. On le savait depuis cinq ans malade. Un problème sanguin aigu, qu’avait encore aggravé une chute. L’homme n’en est pas moins resté optimiste et énergique jusqu’à ces derniers mois. Il fallait encore le voir arriver dans une vente publique. Toujours en retard. En général provocateur. Mais il avait l’enchère facile. Il mettait ainsi les nerfs du commissaire-priseur à rude épreuve. Cela faisait partie de son jeu.

Paolo Vincenzo Tonon, comme l’appelle son annonce funéraire parue dans la «Tribune» du 15 avril, était originaire de la province de Brescia, aujourd’hui située en Lombardie. Mais les patronymes se terminant par «in» ou «on», ne trompent pas. Ils sont originaires de Vénétie. L’homme a tôt émigré en Suisse. Il restait alors menuisier. Il y a eu le Valais, puis Genève, où il a travaillé dans une importante entreprise de construction de l’époque. Côté arts visuels, le débutant s’est formé sur le tas. Une bonne école. Il a bien entendu commencé aux Puces, où les places demeuraient encore difficiles à obtenir, vu la demande. Puis il a ouvert dans les années 1960 une première arcade existant toujours. Elle se trouve boulevard Saint-Georges, en face du cimetière des Rois.

Un antre complètement rempli

Pour l’obtenir, là aussi Paolo Tonon avait dû se battre. Les commerçants se disputaient alors la moindre place vacante dans la ville. D’où le choix d’un quartier alors jugé impossible. L’immigré a décroché deux commerces, dotés chacun d’un appartement de trois pièces adjacent en rez-de-chaussée. Il est parvenu à faire tomber le mur entre les deux. Et c’est là qu’il a commencé à entasser une marchandise en tout genre. Du bon. Du très bon, parfois même. Et puis il y avait le reste, qu’il fallait bien acheter avec, et qui ne partait jamais. Aujourd’hui, il faut contempler pendant qu’il reste temps cet antre à l’ancienne, où il ne subsiste presque pas un centimètre carré libre pour poser le pied. Il donne l’image d’un magasin d’antiquités comme il n’en existera bientôt plus.

Paolo Tonon travaillait alors déjà avec d’autres marchands, notamment italiens. Il mettait le meilleur de ce qu’il trouvait en vente chez Fischer, à Lucerne. Une maison importante à l’époque. Puis une vraie ambition lui est venue. Il a ainsi ouvert, boulevard du Théâtre, une seconde boutique. Plus grande. Plus chic. La galerie a du reste été repeinte il y a quelques mois à peine. On était à ce moment au milieu des années 1990. L’école genevoise gardait son public. Elle en trouvait même parfois aussi un autre ailleurs. Il s’est ainsi vendu à Londres un tableau de Frédéric Dufaux (1852-1943) à un prix mirobolant. Paolo Tonon avait dans la foulée consacré une bonne exposition aux Dufaux père et fils. Il y a eu d’autres accrochages thématiques par la suite.

Un genre aujourd'hui démodé

En principe, notre homme restait à bricoler seul boulevard Saint-Georges. C’est Josy, l’une de ses filles (Corinne, l’autre, est dans la banque), qui tenait en mains le boulevard du Théâtre. Le public la devinait depuis la rue tout au fond, dans son bureau auquel on accédait par quelques marches. A côté se trouvait l’un des dépôts. Un mot à mettre au pluriel. Les anciens trois-pièces de Saint-Georges, auxquels les visiteurs n’accédaient pas (je n’y suis jamais allé), étaient remplis à ras bords. Il existait en plus quelque chose au Port Franc. Qu’y a-il là? Mystère au bout de tant d’années.

L'arcade double du boulevard du Théâtre. Photo Galerie Tonon.

Puis, peu après le début du nouveau millénaire, l’école genevoise s’est mise à péricliter. Elle perdait ses vieux amis. Les nouveaux clients recherchaient d’autres choses. Plus modernes. Moins bourgeoises. Les prix ont baissé avant de s’effondrer. Paolo Tonon, lui, gardait la tête haute. Il y croyait encore. Il se trouverait toujours des amateurs pour Töpffer, Diday, la tribu des Gos ou Calame. Le problème, c’est qu’on les cherche aujourd’hui encore. Le monde a passé à autre chose.

Hommage à venir

Avec Paolo Tonon, c’est de sa couleur que perd le milieu de l’art genevois. Aujourd’hui les Bains forment un milieu plutôt austère, résolument tourné vers le contemporain, ce qui n’était pas le cas du Genevois d’adoption. Pour tout dire, je pense que son réel penchant allait à la grande peinture italienne de jadis. Un univers spectaculaire, qui en jette. Tonon, que je croisais parfois chez Pierre et Jean, sur le boulevard, n’était pas un minimaliste. Il s’agissait d’un un bon vivant, toujours prêt à discuter là autour d’un café et à interpeller un peu. Dans la conversation, il y avait toujours le petit coup d’œil en biais quine trompe pas derrière les lunettes.

En raison des circonstances actuelles, sa veuve Gemma et ses deux filles organiseront un hommage quand tout ira mieux. Pour ce qui est de la suite du commerce, on verra aussi plus tard. En ce moment, la famille en reste au recueillement et au souvenir. Un bon souvenir, même si l’homme ne devait pas toujours se montrer facile. C’est ça, aussi, la personnalité!

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