Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Avec "La côte oubliée" le Museum Rietberg de Zurich promeut le passé hondurien

Le musée participe à des fouilles à Guadalupe. Celles-ci se voient expliquées. Il y a en prime vingt-cinq objets peu vus de ses collections précolombiennes.

Sur fond rose, comme celui du décor, l'une des vingt-cinq pièces de collections présentées.

Crédits: Museum Rietberg, Zurich 2021.

Réservé aux arts extra-européens, avec une petite place laissée pour les masques suisses, le Museum Rietberg de Zurich s’intéresse en réalité peu aux Amériques. Celle du haut comme celle du bas. Il demeure avant tout asiatique, avec des coups de cœur africains. La chose tient à ses collections de départ, développées au début du XXe siècle par le baron von der Heydt. Cet étonnant personnage les a données au début des années 1950. C’était l’acte fondateur de l’institution. Il n’y a pas eu par la suite d’amateurs venant combler les lacunes. Rien là de bien catastrophique. Il me semble bon qu’une institution garde une individualité. Un goût. Un style.

Le Rietberg n’en offre pas moins jusqu’à la fin juin, une exposition sur le Honduras. Une présentation double, même si elle se contente d’une immense salle au premier sous-sol. Il s’agissait au départ de présenter au public un projet cofinancé par la Fondation Suisse-Liechtenstein pour les recherches archéologiques à l’étranger (SLSA), fondée en 1986. Vu son côté scientifique, un peu de glamour précolombien s’imposait. Aujourd’hui dirigé par Annette Bhagwati, le musée en a profité pour montrer vingt-cinq objets lui appartenant. Des pièces anciennes, dont certaines n’avaient pas revu la lumière (ici artificielle) depuis des âges. C’est à la fois plus parlant et plus séduisant pour le visiteur. Il aurait autrement dû se contenter d’une leçon de choses très austère. En un mot, le public va trouver là sa récréation.

Zones périphériques

Dans le monde précolombien comme partout, les arbres ont longtemps caché la forêt. L’attention s’est longtemps concentrée sur le Mexique et le Pérou, aux ruines spectaculaires. On y a beaucoup excavé, puis mis en valeur. La chose s’est suivant où accompagnée d’un bétonnage inquiétant. Certains sites du Yucatan ne doivent pas se voir de trop près. A côté d’eux, les restitutions de monuments pharaoniques effectuées par des équipes polonaises ou russes sous le régime de Nasser restent presque discrètes. C’est dans la seconde moitié du XXe siècle seulement que des chercheurs ont véritablement commencé à fouiller ailleurs. On les a vus à l’œuvre du Belize au Brésil, en passant par le Guatemala… et le Honduras.

L'affiche, assez peu évocatrice. Photo Musuem Rietberg, Zurich 2021.

Sont sorties de terre des cultures trop facilement qualifiées de «périphériques». Un peu comme on parle, non sans hauteur parisienne, de «centres provinciaux» en France. L’analogie n’apparaît d’ailleurs pas fortuite. Quand je lis la longue brochure destinée au public (dont il existe une version franco-anglaise), je trouve la même constatation. «Il existe une opinion largement répandue selon laquelle toute l’histoire culturelle résulte d’une loi évolutive qui conduit les civilisations à atteindre leur apogée à grand renfort de palais, de villes et d’un système d’écriture.» Le problème, c’est qu’entre les grands centres se trouvent des zones un peu floues. Or qui s’intéressait jadis aux banlieues de l’histoire de l’art? Au patrimoine d’apparence plus modeste? Personne, ou presque.

L'histoire plutôt que l'art

Le musée alémanique a voulu aider à la reconnaissance de sites excentrés, sans devenir pour autant excentriques. «Notre exposition est dédiée au projet Guadalupe, une terrasse fluviale de l’étroite bande côtière.» Cette périphérie se retrouve au centre des attentions depuis 2016. «Vous constaterez que les travaux des chercheurs montrent sous un autre angle l’histoire culturelle de l’Amérique du Sud.» Notez-le bien. Le mot «histoire» domine. Il s’agit moins de chercher (en collaboration avec des archéologues honduriens encore bien peu nombreux) des chefs-d’œuvre que d'infimes traces matérielles de civilisations. Le but n’est pas d’alimenter un Musée de l’or de Bogotá bis. L’idée vise à développer des connaissances.

Les fouilles sur place. Photo Museum Rietberg, Zurich 2021.

La présentation actuelle n’arrive pas par hasard au Rietberg. Le projet Guadalupe a été lancé par Peter Fux, un membre du musée, et Markus Reindel, de l’Institut archéologique allemand. L’opération était prévue sous forme de campagnes annuelles. Il y en a donc eu quatre entre 2016 et 2019. Il s’agissait d’explorer avec de multiples précautions un site superposant plusieurs couches, du sol colonial aux phases Selin tardive et Cocal (entre 900 et 1525). Un site d’habitation abandonné a ainsi pu devenir plus tard cimetière. Les techniques les plus modernes ont été utilisées comme l’analyse micro-morphologique, la prospection LIDR ou les recherches physico-anthopologiques (ne me demandez pas d’explications!). Cette technicité a dû se voir accompagnée sur place de mots simples pour les habitants. Il s’agissait de les intéresser à l’entreprise. Mieux. De les intégrer. La chose ne semblait pas gagnée d’avance. La région est aujourd’hui peuplée de descendants d’esclaves venus d’Afrique ou des îles Caraïbes. Ils n’ont donc aucun lien de sang avec les Mayas classique.

Regarder avec les yeux

Pour l’aider à digérer tout cela, le public zurichois bénéficie donc de vingt-cinq pièces appartenant au Museum Rietberg. Toutes proviennent de ce qu’on considérait naguère, non sans mépris, comme des «zones-tampons». C’était par manque de connaissances et de sensibilité. Il suffisait en fait de bien regarder ces céramiques, ces objets en or ou ces sculptures taillées dans la pierre (comme il en existe dispersés dans les musées du monde entier) pour réaliser la qualité de ces réalisations. Le problème est que le public, surtout cultivé, voit davantage avec ses connaissances livresques qu’avec ses yeux. Les poteries de la vallée d’Ulua, au Honduras, se révèlent particulièrement belles. Mais elles n’ont pas encore la cote. Le No1 du catalogue, qui provient précisément de la vallée d’Ulua, constitue une merveille!

Les autres œuvres sont originaires aussi bien de Colombie que du Costa Rica, du Salvador ou du Panama. Des marges de l’aire précolombienne donc. Aucune différence de niveau avec ce qui se produisait au même moment dans les grands centres. Les pièces se voient en plus bien mises en valeur dans un décor noir et rose indien. Aucune allusion sur les cartels aux origines et provenances, celles-ci devenant aujourd’hui obsessionnelles. Il me paraît cependant bon qu’il se trouve de telles œuvres en Suisse. En quantité raisonnable, bien sûr! Elles mettent en valeur leurs lieux d’origine. Elles se montrent de dignes représentantes. Les pays d’Amérique du Sud disposent bien dans le monde entier, sur le plan politique, d’ambassadeurs!

Pratique

«La côte oubliée, Archéologie au Honduras», Museum Rietberg, 15, Gablerstrasse, Zurich, jusqu’au 27 juin. Tél. 044 415 31 31, site www.rietberg.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le mercredi jusqu’à 20h.

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